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Architecture en France /  Retour sur quelques singularités de la scène architecturale française
 

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La tradition Beaux-Arts et les réformes de l’enseignement

Surgeon dela création de l’Académie d’architecture par Colbert en 1671, l’enseignement de l’architecture s’est développé en France en dehorsde tout lien avec l’Université: c’est là une spécificité qu’il partage avec la formation des ingénieurs de haut niveau (qui est dispensée, elle,dans de grandes écoles extra-universitaires). Pourtant, à partir d’écoles fondées au début du XIXe siècle sur une base de type corporatiste (la relation de maître à élèves), ces structures ont évolué vers un statut aujourd’hui totalement maîtrisé par l’État. Celui-ci en effet décerne un diplôme - et réserve par conséquent l’exercice professionnel de l’architecture aux étudiants ayant accompli, jusques et y comprisleur travail personnel de fin d’études, leurs cursus complet dansl’une des vingt écoles d’architecture (elles-mêmes créées à la suite de la dissolution de la section d’architecture de l’École des beaux-arts), mais aussi dans l’École spéciale d’architecture née en 1865 pour répondre - déjà - à l’«académisme Beaux-Arts», et de l’École nationale supérieure d’ingénieurs architectes de Strasbourg (qui est une survivance alsacienne du système allemand de formation des architectes dans les Technische Hochschule). Or, dès l’origine, parce que l’on a opté pour cet isolement, le métier d’architecte et son enseignement se sont trouvés en France confrontés à une relation difficile avec l’ingénierie. En raison non seulement de la concurrence opposant les architectesaux ingénieurs (de l’École des ponts et chaussées et de l’École centrale en particulier) et aux autres techniciens du bâtiment (entrepreneurs, agréés en architecture...), mais aussi du parti pris retenu dès le début du XIXe siècle, par la majorité des professionnels et des enseignants,de privilégier en eux l’artiste plutôt que le technicien. Commel’ont souligné les architectes-historiens Jean-Pierre Épron et Bertrand Lemoine, c’est la tendance visant à la création d’un corps d’«architectes-artistes libéraux organisé en institution ‹autogérée›, dont la formation, ou plutôt l’apprentissage, conjointement à celui des peintres et des sculpteurs, serait orienté vers le dessin d’ornement» qui, dès 1806 (c’est-à-dire avec l’intégration de l’architecture à l’École des beaux-arts), l’a emporté sur le courant (animé pourtant par des personnalités de premier plan) prônant la mise en place d’un «corps d’architectes-ingénieurs dont la formation serait contrôlée par l’État et fondée sur un véritable enseignement scientifique». Et cette vision des choses, en dépit de nombreuses tentatives de réforme qui se sont succédé (au premier rang desquelles celle des «rationalistes» menés par Viollet-le-Duc dans la seconde moitié du XIXe siècle), n’a fait que perdurer jusqu’en 1968. Entraînant pour les architectes une certaine réputation d’«incompétence» auprès du public et des hommes politiques, un rétrécissement de leurs missions face à celles, de plus en plus nombreuses, confiées aux techniciens et aux ingénieurs, bref une sérieuse détérioration de leur situation dans le rapport de concurrence évoqué plus haut. Et, plus grave encore, ce choix originel a rendu aveugle au nouveau le milieu architectural français dominant: celui-ci ne s’obstinait-il pas encore, au début des années soixante, à s’auto-reproduire par le truchement d’un enseignement privilégiantdes sujets d’études dépassés, puisque indifférents aux nouveaux problèmes posés à l’architecture (celui du logement de masse en particulier) par le développement des sociétés urbaines démocratiques?

Avec la chute de l’«ancienne» école, ce système semble enterré.Mais, outre que sa tradition perdure dans certaines des nouvelles unités pédagogiques (dont celle, et c’est tout un symbole, maintenue surle site de l’École des beaux-arts), il reprend de la vigueur à la faveurde la politique d’architectes-auteurs que privilégient les années Mitterrand. À telle enseigne qu’un spécialiste - Michel Denès, enseignant à l’École d’architecture de Versailles après avoir été directeur de l’École spéciale d’architecture - en vient à publier en 1999 une étude, dérivée de sa thèse universitaire consacrée à «l’enseignement de l’architecture depuis 1968», sous le titre, ô combien significatif, de : le Fantôme des Beaux-Arts. Pour lui, la chose ne fait aucun doute: ce spectre si profondément et si longtemps ancré dans le milieu architectural français et dans le regard porté sur lui par la société n’a pas été exorcisé; pis, il a fait retour subrepticement, sur un mode renouvelé bien sûr, restaurant la vieille attitude de l’architecte «oubliant toujours», sous prétexte que l’art ne s’arrête point à ces trivialités, «les escaliers» - pour reprendre la fameuse définition de l’architecte par Flaubert dans le Dictionnaire des idées reçues.

Aussi pertinente qu’elle soit à bien des égards, cette conclusion, toutefois, semble excessive. Elle sous-estime en effet les expériences pédagogiques développées depuis près de trente ans par une génération d’enseignants issus pour la plupart de Mai 68, qui, à l’instar de Bernard Huet, Antoine Grumbach, Henri Ciriani, Henri Gaudin, Bruno Queysanne et beaucoup d’autres, ont refondu entièrement l’enseignement français de l’architecture en ouvrant celui-ci aux sciences humaines et constructives, à la philosophie, aux arts plastiques, à la littérature, au cinéma - bref se sont employés à définir un nouveau cadre pédagogique capable de former des architectes qui soient en même temps des techniciens, des artistes, des intellectuels et des citoyens. En dépit de ce qu’avance Denès, il y a donc bien eu révolution en France, au cours des trente dernières années, dans l’enseignement de l’architecture. Ce mouvement place aujourd’hui l’enseignement des meilleures écoles au niveau de celui des institutions étrangères comparables, même si la dimension créative y reste privilégiée au détriment de la formation technique. En fait, plus qu’à la reconduction (indéniable) d’une tradition douteuse, l’enseignement français doit faire face au retard pris par l’État pour accorder aux nouvelles écoles le statut universitaire qu’elles méritent et les moyens de fonctionnement adéquats. Si la dernière réforme (entrée en vigueur en 1998-1999),qui a pour objet de rapprocher les écoles de l’Université en y développant des troisièmes cycles et la présence d’une recherche active, va en effet dans le bon sens, l’«intendance» consacrée à cette mutation décisive ne suit pas, ou pas assez: les moyens (en enseignants, en locaux, en matériel...) demeurent très éloignés de ceux alloués à la formationdes ingénieurs. Reste que Denès a raison de dénoncer la rémanencedu spectre des Beaux-Arts dans l’enseignement rénové et, plus encore, dans les cercles les plus en vue de la profession. Une rémanence qui perdure avec d’autant plus de facilité que le mode principal d’exercicede la profession d’architecte en France n’a guère évolué, dans le même temps.