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Architecture en France /  Retour sur quelques singularités de la scène architecturale française
 

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Où classer l’architecture dans cette politique?

Les nombreux avatarsdes structures ayant en principe la charge, au sein de l’État français,de l’architecture au cours du XXe siècle témoignent de ce statut fragile (en termes techniques, administratifs et même disciplinaires commeil sera montré plus loin) de l’architecture dans la société française moderne. Placées pendant la IIIe République sous la tutelled’un sous-secrétariat d’État - celui des Beaux-Arts d’abord, des Arts et des Lettres ensuite - dépendant du ministère de l’Instruction publique, ces structures furent logiquement prises en charge, après la Seconde Guerre mondiale, par le ministère de l’Éducation nationale. Cependant, peu après la création de la Ve République, le ministère des Affaires culturelles, créé par de Gaulle pour André Malraux, obtint leur rattachement. Mais cette annexion ne survécut que quelques années à la tourmente de Mai 68, puis à la disparition de De Gaulle et de Malraux. Et, dès lors, cette entité technico-administrative (squelettique au regard de celles, comparables en principe, qui comptent vraiment dans l’appareil d’État, comme la Direction des routes), dont la principale sous-direction est celle de l’enseignement, n’a cessé d’être ballottée entre divers ministères: celui de l’Environnement et du Cadre de vie, créé par Valéry Giscard d’Estaing pour son principal lieutenant, Michel d’Ornano, entre 1978 et 1981; le tout-puissant ministère de l’Équipement, au sein duquel, bien qu’elle y soit devenue en principe Direction de l’architecture et de l’urbanisme, elle n’occupa jamais qu’une position subalterne, entre 1981 et 1995; à nouveau le ministère de la Culture, enfin, depuis 1995, où elle a absorbé la Direction du patrimoine.Avec la précision suivante, qui en dit long sur la méfiance qui entoure, chez les hommes politiques et les gestionnaires français, le métier d’architecte: le pilotage de cette direction n’a jamais été confiéà un homme de l’art mais, selon les circonstances, à un énarque ouà un ingénieur en chef des Ponts et Chaussées.

Est-ce à dire que ces transferts à répétition ont eu pour seule signification d’exprimer des changements de rapports de force politiques au sein des gouvernements successifs? Ou encore que l’architecture, pendant ce dernier demi-siècle, n’a eu qu’un statut de «dépouille ministérielle» au sein de l’appareil d’État? Ce serait évidemment exagérer, car, à bien considérer ces mouvements, on peut aussi y lire les hésitations et les variations d’une politique balançant entre deux définitions possibles de l’architecture.

D’un côté, la définition traditionnelle: l’architecture serait un art, singulier certes puisque appliqué, destiné à produire des édificesse différenciant de la simple bâtisse, pour le plaisir de riches commanditaires ou pour l’embellissement et/ou la satisfaction des besoins spirituels de la cité. De l’autre, la définition moderne élaborée par les plus radicaux des partisans des Ciam: l’architecture seraitune pratique, à caractère technico-socioculturel, ayant pour but de répondre (en termes d’usage, d’économie, d’urbanité, d’expression plastique...) aux demandes des sociétés modernes en matière de logements, d’équipements collectifs et de mise en forme de l’espace urbainen général. Étant entendu que, dans les deux cas, des critères de qualité permettent de distinguer l’architecture proprement dite de la simple construction: critères mettant en avant la nouveauté et l’originalité formelles dans le premier cas; critères privilégiant la pertinence et le caractère innovant de la réponse, dans le second cas. En précisant que, pour l’une et l’autre de ces définitions, la notion de projet demeure centrale (puisque certains de ces projets, tout spéculatifsqu’ils demeurent le cas échéant, peuvent avoir des retombées, y compris construites, mille fois plus importantes que des réalisations moins significatives) - même si l’édification matérielle reste le but, surtout dans le second cas (car répondre à des demandes sociales implique de les satisfaire). Et en pointant un paradoxe qui ajoute un grand écart - et une nouvelle difficulté par conséquent - à cette ambivalence: c’est à l’époque où l’architecture, matrice traditionnelle de tous les arts, art des origines et origine de l’art selon Hegel, s’est proclamée, par la bouche de ses créateurs les plus novateurs (c’est-à-dire les plus artistes selon les critères modernes), non plus un art au sens classique du terme, mais un fait culturel et social global devant répondre aux demandes des sociétés de masse, c’est à cette époque, donc, que l’art s’est posé, lui, comme libre de «faire n’importe quoi» (Thierry de Duve) à seule fin de «transfigurer le banal» (Arthur Danto). Autant dire qu’il s’est défini, au contraire de l’architecture moderne, comme une pratique n’ayant pour but de satisfaire aucun besoin, fût-il esthétique, sinon celui de créer des objets porteurs d’effets de vérité.

Il va de soi que, tranchées de façon aussi stricte, ces deux définitions sont incompatibles. Ou bien l’architecture appartient à l’art, et aujourd’hui à l’art moderne, et dans ce cas elle est nécessairement expérimentale et provocatrice. Ou bien, en tant que pratique destinée à satisfaire, comme l’industrie automobile, des «besoins» sociaux, elle doit s’ajuster à la demande, au goût commun et aux réalités du monde économique, tout en cherchant, bien sûr, à anticiper ces réalités. Mais, en vérité, la situation est autrement plus embrouillée que cette alternative théorique: l’architecte se voulant d’abord artiste doit en effet répondre à des programmes intégrant des contraintes techniques de plus en plus nombreuses et complexes, ce qui revient à dire qu’il ne peut faire ce que bon lui semble; cependant que l’architecte se vivant d’abord comme un technicien ne peut, s’il a la moindre ambition et... le désir d’être publié dans les revues, échapper aux questionnements de l’art contemporain. D’où une confusion concernant les fondements mêmes de la discipline architecturale, qui explique les égarements etles nombreux soubresauts de l’enseignement et de la critique, mais aussi ceux de la politique suivie par l’État français depuis cinquante ans.

Pendant les Trente Glorieuses en effet, la Direction de l’architecture, avons-nous dit, était rattachée administrativementaux Beaux-Arts puis aux Affaires culturelles. Or c’est à cette époque précise qu’étaient «rénovés», c’est-à-dire en fait détruits, les anciens quartiers des centres-villes. Et que se construisaient en masse, sans la moindre ambition artistique, des centaines de milliers de logements normalisés regroupés en grands ensembles puis en ZUP... Alors? Comment expliquer cette contradiction? Tout simplement en comprenant que, sur le moment, elle n’était pas vécue comme telle. Car au regard de la conception «Beaux-Arts» et patrimoniale de l’architecturequi dominait à l’époque dans la profession et le public, et régnait par conséquent dans les structures de l’État, le logement et l’urbanisme étaient des problèmes prioritairement techniques relevant non de l’Architecture, mais de l’Équipement. C’était des architectes qui, pourtant, signaient les projets des grands ensembles? La belle affaire! leur contribution se limitait le plus souvent au tracé de beaux «plans de masse» et à l’habillage esthétique plus ou moins réussi des barres et des tours. Lesquelles rassemblaient des «cellules» répétitives et rationnelles, portées par des structures en béton conçues par des bureaux d’études, et délimitées par des panneaux «lourds» de façade préfabriqués dans des usines. Bref, ces quartiers neufs n’étaient pas de l’architecture, mais de la simple construction. En sorte qu’il était logique, au moins du point de vue des Beaux-Arts, que la Direction de l’architecture, pilotée par Malraux, ne se mêlât point de ces trivialités et bornât ses compétences à la gestion du patrimoine. Et qu’elle abandonnât la conduite de ce qui constituait pourtant une transformation décisive du visage construit de la France - et donc, à terme, de son patrimoine - à des gens sérieux et compétents (même si dépourvus de toute culture architecturale ancienne ou moderne) plutôt qu’à des «artistes» farfelus et capricieux. Tout le monde tirait donc parti de ce partage aussi anachronique qu’inégal: Malraux et les membres de l’Institut, en glorifiant sans gêne aucune les «grands et beaux monuments d’éternelle structure» (Malherbe), dont ils faisaient judicieusement ravaler les façades; les architectes, en empochant des honoraires juteux pour leurs plans de masse et leurs décors élégants; les ingénieurs des Ponts et Chaussées, en rationalisant toujours plus les règles d’urbanisme et de construction; l’État, en faisant valoir ses performances dans le domaine de la fourniture de logements; les Français mal logés, en découvrant les grandes baies vitrées et le confort dans les barres et les tours du «temps de l’urbanisme».

Seulement voilà. Au milieu des années soixante, Christiane Rochefort met en lumière les méfaits sociaux des grands ensembles dans son roman Les Petits Enfants du siècle et, bientôt, la «sarcellite» est mise à l’index dans le public. Suit Mai 68, qui dénonce le «métro, boulot, dodo» et entraîne des luttes spectaculaires contre la spéculation urbaine. Tant et tant que les hommes politiques, à commencer par le jeune président de la République Valéry Giscard d’Estaing, intègrent dans leur discours la défense de l’environnement et l’«intégration» urbaine. Que fait alors la Direction de l’architecture? Rompant avec ses attaches patrimoniales et l’idéologie Beaux-Arts, elle rejoint l’Environnement puis l’Équipement, afin d’intégrer, mais un peu tard, le «logement du grand nombre» dans ses préoccupations et de pouvoir dire son mot dans l’aménagement urbain. Face au corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées, cependant, qui dirige depuis toujours ce ministère, ces illusions font long feu. Mais elles suscitent d’autant moins d’états d’âme et de conflits ouverts que, par bonheur, la commande architecturale repart dans le même temps (les années quatre-vingt). Et pas n’importe quelle commande, de surcroît. Cette fois il s’agit de commandes d’architecture, et non de construction. Fini en effet les tranches de centaines, voire de milliers de logements comme dans les années soixante! Les nouveaux programmes concernent soit des équipements plus ou moins prestigieux allant des grands travaux présidentiels à leurs homologues régionaux ou communaux, soit des ensembles de logements de petite ou moyenne dimension dans lesquels la qualité architecturale et urbaine est recherchée ostensiblement. Bref, il y a du travail pour les architectes, et du travail intéressant. Mieux vaudrait que l’État et les collectivités portent leurs efforts vers les périphéries, où des quartiers entiers sont en voie de déshérence, de dégradation et de relégation? Sans doute. Mais pourquoi les architectes seraient-ils plus lucides ou plus généreux que les décideurs? Pourquoi s’obstineraient-ils, à l’image d’un dernier carré de militants, à se dépenser pour des ateliers publics d’architecture ou pour la mission Banlieue 89 puisque, pour une fois, leurs compétences de créateurs sont sollicitées? Et quand les commandes, explicitement, surenchérissent sur la nécessité de concevoir des édifices qui soient autant d’œuvres signées, capables de donner lieu à d’excellentes photographies, donc à des publications? Le résultat ne tarde pas à se faire sentir. Le point de vue moderne selon lequel l’architecture est une pratique socio-technico-culturelle privilégiant l’usage, la concertation sociale, la relation au site, la fabricationde lieux, passe de mode tandis qu’une version nouvelle de l’idéologie Beaux-Arts gagne du terrain. Et, puisque décidément l’Équipement ne fait rien pour soutenir la Direction de l’architecture, celle-ci retourneau ministère de la Culture, où elle fusionne avec celle du patrimoine.

Ainsi, les mésaventures récentes des structures administrativesen charge de l’architecture en France sont loin d’être insignifiantes. Elles reflètent au contraire la variabilité des réponses apportéesà des questions toujours en suspens. Questions qui parcourent également les réformes à répétition de l’enseignement.