Laménagement du territoire par lÉtat: une politique déjà
ancienne Depuis le siècle de Louis XIV et le colbertisme, qui fut la mise en forme
pratique de labsolutisme royal, la France est un pays dans lequella puissance
de lÉtat et de son administration ne saurait être sous-estimée.
Dautant que, depuis le XVIIe siècle, des périodes décisivesde
son histoire - jacobinisme, premier et second Empires, républicanisme façon
IIIe République, démocratie présidentielle inaugurée
parle gaullisme et poursuivie par Mitterrand - ont consolidé, dans un cadre
politique pourtant marqué par dincessantes et brutales mutations,cette
tradition. Laquelle a si profondément imprégné la culture
etla civilisation françaises que population et élites revendiquent
volontiers pour celles-ci, face au modèle anglo-saxon devenu dominant,
le statut d«exception» - une exception qui, dans le champ de larchitecture,
de lurbanisme et de laménagement du territoire, sexprime par des singularités
qui, au-delà des frontières, font souvent figure de bizarreries.
La plus évidente de celles-ci est, bien sûr, linterventionnismede
lÉtat et des collectivités publiques qui, on la vu, peut engendrer
le pire (les grands ensembles) ou le meilleur (lInstitut du monde arabe, lArche
de la Défense, la Cité de la musique, le stade Charléty...).
Où ailleurs quen France en effet, hormis dans les dictatures et les régimes
totalitaires, une politique de grands travaux architecturaux dune ambition aussi
impressionnante que celle décidée par le président François
Mitterrand aurait-elle été possible à notre époque?
Quon raille un anachronisme assurément peu démocratique ou que,
au contraire, on soit fasciné - comme le furent de par le monde, pour des
raisons aisément compréhensibles, ces nouveaux Michel-Ange en quête
de nouveaux Jules II que rêvent dêtre la plupart des architectes
- par un tel fait du prince ouvrant la voie royale à la création,
il y a là une situation si extrêmeet si singulière quelle
a frappé les imaginations. Pourtant il ne sagit là que de la face
visible dun phénomène dampleur beaucoup plus vaste, au sein duquel
larchitecture noccupe quune position subordonnée. Phénomène
qui sinscrit dans la longue histoire de France, et dontles principaux jalons
ont été Versailles et laménagement, sous le règne
de Louis XIV et la direction de Colbert, dun réseau de routes et de canaux
protégé par le système de fortifications conçu par
Vauban; les travaux engagés par Napoléon Ier pour faire de Paris
une nouvelle Rome etde la France tout entière un nouvel Empire romain régi
par le code civilet par les ingénieurs des Ponts et Chaussées; l«haussmannisme»
prolongépar l«alphandisme», qui a servi au monde de paradigme
urbain moderne dans la seconde moitié du XIXe siècle; la politique
volontariste daménagement du territoire et de construction massive de
logements orchestrée par la haute administration sous la IVe République
puissous de Gaulle... Oui, il ne sagit là que du dernier symptôme,
en forme peut-être de chant du cygne, dune politique volontariste daménagement
et déquipement du territoire menée depuis des lustres par lÉtat,
dans laquelle larchitecture ne constitue quune dimension - non principale, qui
plus est. Une preuve de cette position relativement mineure de larchitecture
dans cette politique qui lenglobe? Le fait que ces grands travaux, pour mieux
échapper à la gestion commune et ne relever que du domaine réservé
du chef de lÉtat, ont été pilotés par une entité
administrative - la Direction de larchitecture précisément - qui,de
notoriété publique, occupe une position peu importante dans lappareil
dÉtat et nest pas considérée, de ce fait, comme un véritable
lieu de pouvoir par les élus et les experts. Ceux-ci savent en effet queles
principales décisions en matière déquipement, daménagement,
durbanisme et même darchitecture ne se prennent pas à cet échelon,mais
au tout-puissant ministère de lÉquipement, chasse gardée
du corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées - institution qui,
depuis plus de deux siècles, semploie avec succès à réduire
le rôle des architectesà la seule «esthétique» (autant
dire à des missions cosmétiques de moins en moins déterminantes),
quand celui-ci devrait logiquement concernerla cohérence globale des projets
et, partant, lensemble des étapes de leur conception et de leur réalisation.