Vers une nouvelle simplicité?
En situation critique il y a trente ans, malgré une construction de logements
neufs plus importante quaujourdhui, larchitecture française contemporaine
est redevenue extrêmement vivante en termes de potentialités créatrices.
Toutefois, suite à plusieurs années de faible croissance économique,
lÉtatet les collectivités locales nont plus guère les moyens
de soutenir lactivité du secteur du bâtiment par des commandes nombreuses
et prestigieuses. De ce fait, la profession darchitecte subit une crisequi voit
de nombreuses agences fermer et quantité de jeunes architectes, parfois
talentueux, sinscrire au chômage. Or, dans le même temps,le phénomène
de métropolisation sapprofondit et se généralise, générant
un épandage urbain fait dune juxtaposition de bâtiments-boîtes
décorés (parfois de façon amusante), de parkings et de panneaux
publicitairesà proximité des échangeurs routiers et des ronds-points,
épandage ramifié sur tout le territoire qui, même sil porte
en germe la ville du prochain siècle, na pour linstant dautre «sens»
que dexprimer la séparation des gens entre eux, des fonctions urbaines
entre elles, des objets bâtis entre eux.
Il en résulte que, malgré la crise économique sévère
que subit la profession, la France a cruellement besoin de ces «médecins
de lespace» que sont les architectes et les paysagistes. Tant il est vrai
que ville, architecture et paysage ne sont pas autre chose que des reflets du
projet commun dune société. À lépoque de lEurope,
de la société du spectacle, de la globalisation de léconomie,
de la culture et de la communication, la France est-elle encore porteuse dun
tel projet? Et si oui, a-t-elle les moyens de lui donner forme? On peut légitimement
se le demander. Même si elle dispose de deux atouts: une tradition dintervention
de la puissance publique, qui, pour être encore lourde et dirigiste, est
aujourdhui instruite par les erreurs commises depuis la guerre au nom du «rationalisme»,
et assouplie par une politique de décentralisation; et une pléiade
darchitectes et de paysagistes de talent dont beaucoup, y compris les plus éminents,
ne séparent pas leur travail de créateur de leur éthique
de citoyen.
Des preuves de cette dernière assertion? Le fait que, depuis le milieu
de cette décennie, les discussions dans le milieu architectural français
tendent à se recentrer autour de thèmes comme «larchitecture
pour tous», qui a été celui des premiers Rendez-vous de lArchitecture
tenus à Paris en octobre 1997. Et le fait aussi que les dérapages
formalistes de la dernière décennie sont en voie de résorption.
Ainsi que le notaitBruno Fortier dans le numéro de la revue AMC-Le
Moniteur censé fairele bilan de lannée 1996, larchitecture
française évolue aujourdhui, par comparaison avec «le carambolage
de ces dernières années», vers «plus de calme et de simplicité».
Cette évolution, qui rassemble, autour dune sorte de minimalisme balançant
entre austérité et chaleur (attitude ambivalente que traduisent
le désir de quasi-disparition des édifices dans le paysage et lusage
du bois utilisé en persiennes, en parements, en sous-faces, en plancher...),
des personnalités apparemment très éloignées (Fortier
cite le duo Yves Lion + Alan Levitt, Christian Devillers, Patrick Berger, Dominique
Lyon, Benoît Crépet + Vincent Cornu, Dominique Perrault; liste à
laquelle jajouterais volontiers les Barto, Frédéric Borel, Philippe
Chaix + Jean-Paul Morel, Fabrice Dusapin + François Leclerc, Philippe
Gazeau, Pierre-Louis Faloci, Anne Lacaton + Philippe Vassal, Marc Mimram...),
traduit, selon lui, une nouvelle prise de conscience: Larchitecture, «pour
nêtre pas quun jeu prompt à se démoder, doit revenir à
lorigine de ce quelle est: une poésie, un commentaire construit de sa
propre immobilité, une méditation sur la lumière, le vide,
et le simplement disposé».
Fasse que ce retour salutaire à une muta eloquentia que Fortierplace
sous linvocation de larchitecture nordique et tessinoisene verse pas dans un
recours systématique à la symétrie, à la composition
géométrique pseudo-parfaite, au lisse, au poli et, plus généralement,à
un conformisme rejetant laudace et limagination, qui le ravalerait alors à
un néoclassicisme, habillé mode, trop bien tempéré.
Le parcours historique qui vient dêtre brossé a mis en relief certaines
singularités de la scène architecturale française. À
commencer par lexistence dune politique nationale en matière
daménagement et déquipement - donc darchitecture et durbanisme
-, impulsée par lÉtat et les collectivités publiques, dont
on a vu quelle ne détermine pas seulement le cadre juridique dans lequel
sexerce la profession darchitecte, mais aussi une part essentielle de la commande
et, dès lors, les formes dominantes du langage architectural lui-même.
Outre quece point mérite dêtre approfondi, il convient à
présent den faire apparaître plusieurs autres. Qui sont soit des
conséquences plus ou moins directes de cette situation (comme le peu dimportance
de la maison et, plus généralement, de la commande privée
dans la création architecturale expérimentale française),
soit des particularismes inscrits dansun cadre plus large et plus ancien (lexistence
dun patrimoine architectural et urbain avec lequel la création contemporaine
doit bien évidemment compter), voire dans la persistance plus ou moins
consciente dune tradition pourtant mise à mal en 1968, après avoir
été vilipendée par Le Corbusier: la tradition Beaux-Arts.