Les années Mitterrand
LInstitut du monde arabe, de Jean Nouvel,de même que le ministère
des Finances conçu par Paul Chemetov et Borja Huidobro (évoqué
plus haut), appartient à la première génération des
«grands projets» architecturaux lancés par le président
de la République François Mitterrand dès le début
de son premier septennat. Preuve que, par-delà les politiques suivies en
la matière, et les changements (parfois brutaux) dorientation, larchitecture
en France a encore et toujours partie liée avec le pouvoir politique.
Homme du verbe, de Gaulle navait guère lambition de laisser derrière
lui des monuments, sinon des monuments de mots. Aussi, quoiquil aitpromu lintéressant
aéroport dOrly (par Henri Vicariot, 1956-1960)ou la (moins intéressante)
Maison de la radio du quai Kennedy à Paris(par Henri Bernard, 1952-1963),
de Gaulle a-t-il été essentiellement lartisan, secondé par
un aréopage de grands commis de lÉtatcomme Raoul Dautry, Paul Delouvrier
ou Léopold Leroy, de la politiquede construction de logements en grande
série qui aboutit aux ZUP etaux grands ensembles.
Georges Pompidou, de son côté, se voulut le président «moderne»
par excellence: «moderne» en économie, «moderne» par
ses choix en faveurde lautomobile (il décréta que celle-ci devait
imposer sa loi à la ville), «moderne» par ses goûts artistiques
et architecturaux. Il en résulta la poursuite de la politique de son maître
et prédécesseur, doublée dune recomposition violente des
centres-villes, et de Paris en particulier, au nom de la logique autoroutière,
du désir de créerdes répliques de New York, et dune spéculation
foncière et financière dautant plus vive quelle nétait
guère régulée, à lépoque, pardes contre-pouvoirs
politiques, médiatiques ou judiciaires. Heureusement, cette politique contestable
fut quelque peu compenséepar lédification du Centre Georges-Pompidou,
bâtiment-phare des années soixante-dix dont il accepta à contrecur
la réalisation, à la suitedun concours dans le jury duquel Jean
Prouvé joua un rôle décisif.
Battues en brèche par la révolte de Mai 68, les orientations architecturales
et urbaines du président Pompidou furent rejetées par Valéry
Giscard dEstaing dès son élection, en 1974. Se proclamantle promoteur
dune «nouvelle architecture française» qui aurait pour traits
majeurs «lhumilité, la continuité et la mesure» et qui
tournerait le dos par conséquent «assez nettement aux modèles
nés outre-Atlantique, froids, impersonnels et volontiers imposants»,
celui-ci rompit le lien ministériel entre lArchitecture et lÉquipement
en intégrant celle-ci dans un grand ministère de lEnvironnement,
confié à son lieutenantMichel dOrnano; il interdit la construction
des autoroutes urbaines, limita la hauteur des immeubles dans les centres-villes,
développales villes nouvelles, déjà préférées
aux ZUP depuis quelques années, lança enfin un nombre non négligeable
dinitiatives en faveur de larchitecture, au premier rang desquelles la loi de
janvier 1977.Mais ces décisions heureuses eurent leur revers frileux et
conservateur. Ainsi Giscard dEstaing se mit-il à célébrer,
avec des accents rappelant une époque désastreuse de lhistoire
de France contre laquelleil avait eu pourtant le courage de se dresser en rejoignant
très jeuneles troupes de la France libre, les «nouveaux villages»
quil convenaitde bâtir. Et, après sêtre efforcé dimposer
le projet de Bofill pourle quartier des Halles de Paris, il ne cacha pas que ses
préférences concernant laménagement des anciens abattoirs
de la Villette - pour qui il eut néanmoins le mérite dorganiser
une consultation internationale (didées) qui fit grand bruit - allaient
à la création dun jardin[néoclassique «à la
française»...
Cest dire avec quel intérêt et quelle impatience furent attenduesles
orientations de François Mitterrand en matière darchitecture et
durbanisme sitôt après son élection en mai 1981. Dautant
que le premier Président socialiste de la Ve République héritait,
par exemple,du projet avorté pour la Villette et, surtout, quil avait
écrit dans la Paille et le Grain cette phrase aux accents régaliens:
«Dans toute ville je me sens empereur ou architecte, je tranche, je décide
et jarbitre.»
De fait, sur ce point au moins, lambition de François Mitterrand futà
la hauteur de son programme. À telle enseigne quil est aujourdhui courant
davancer que le redressement de larchitecture française estson uvre
pour lessentiel, même si certains observateurs ne manquent pas dironiser
sur le côté «pharaonique» des projets quil a soutenus.Comme
souvent en pareil cas le bilan est plus nuancé. Ne serait-ce que parce
que, comme jespère lavoir montré plus haut, le renouveau de larchitecture
en France était déjà largement engagé avant lélection
de François Mitterrand. Et aussi parce quon ne saurait apprécier
le bilan dune politique menée avec un grand volontarisme et des coudées
franches (ou presque), pendant quatorze ans, à la seule aune des «grands
projets», cest-à-dire en oubliant tout le «reste»: la ville
ordinaire, la politique du logement, la rénovation des banlieues, lenseignement...
La réputation des grands projets architecturaux du président Mitterrand
est internationale. Aussi me permettrai-je de ninsister que surles points qui
me paraissent les plus saillants ou les moins bien connus. En rappelant dentrée
que si cest Mitterrand qui a effectivement arrêté la liste des projets
et surveillé personnellement leur réalisation, garantissant par
là quils seraient menés à leur terme, il convient de préciser
quun seul dentre eux - le grand Louvre, par Io Ming Pei - a été
le fruit dune commande directe passée par lui à un architecte.
Ce qui revient à dire que tous les autres projets ont fait lobjetdun
concours, tantôt national comme pour le ministère des Finances, lInstitut
du monde arabe ou la Cité de la musique, tantôtinternational comme
pour le parc de la Villette, lOpéra de la Bastille, lArche de la Défense
ou la Bibliothèque de France; et que, mieux encore, le président
Mitterrand sest systématiquement plié au choix des jurys- y compris
lorsquil ne lappréciait guère, comme ce fut le cas pourlOpéra
de la Bastille. Est-ce dire que ces projets, pour avoir été jugéspar
des jurys chaque fois différents, ne sont pas marqués par une sortede
«style Mitterrand» privilégiant les grands objets architecturauxpris
dans une noble géométrie platonicienne (la pyramide, le cube,le
parallélépipède rectangle...) mise en valeur par le «lisse»
etle brillant technologique? Le fait est trop manifeste pour navoir pasété
remarqué. Mais est-ce le désir de plaire au Prince en se conformantà
ses goûts supposés ou, simplement, lair du temps (celui des années
quatre-vingt) qui explique cet air de famille (absent de la Citéde la musique
par Christian de Portzamparc, raison qui pourrait expliquer pourquoi ce projet-là
fut lun des moins bien subventionnés et des moins bien soutenus)? Trancher
entre ces deux hypothèses est un pari risqué.
Le second point quil semble important de souligner est louverture internationale
qui accompagna la conception dun grand nombre deces projets. Si exceptionnelle
quelle fit dire à certaines mauvaises langues que larchitecture française
devait être tombée bien bas puisquelle se trouvait contrainte de
faire appel, pour se hisser au niveau de ses ambitions, à des architectes
«étrangers». Assertion aussi stupide que xénophobe. Non
seulement parce que la France a, depuis toujours, construit sa tradition artistique
en mêlant apports autochtones et apports extérieurs; non seulement
parce que lart,plus que jamais, est aujourdhui transnational; mais encore parce
que cette ouverture, impensable de nos jours (malheureusement) en Italieou aux
États-Unis (par exemple), est loin de sêtre traduite parune déroute
des architectes français. Sur cinq concours internationaux en effet, ils
en ont remporté deux (la Villette avec Bernard Tschumi,et la Bibliothèque
de France avec Dominique Perrault) et ils auraient dûen gagner un troisième
(lOpéra de la Bastille avec Portzamparc). Cependant que, si lon examine
cette fois de façon globale la qualitédes grands projets parisiens,
il ne fait aucun doute que, hormisla Grande Arche, à la Défense,
dessinée par le Danois Otto van Spreckelsen (monument merveilleux mais
qui manque cruellement dhospitalité),les deux plus réussis sont
lInstitut du monde arabe de Jean Nouvelet la Cité de la musique de Christian
de Portzamparc.
Le troisième point sur lequel il convient dinsister, à mon sens,est
le fait que, si Paris fut, en tant que capitale, privilégiée, de
nombreuses villes de province se virent, elles aussi, dotées de «grands
projets» à statut présidentiel: Marseille avec lÉcole
nationale supérieure de danse (par Roland Simounet); Angoulême avec
le musée national de la Bande dessinée (par Roland Castro); Grenoble
avec le Centre national dart contemporain; Villeurbanne avec la Maison du livreet
de limage (par Mario Botta); Lyon avec linstitut Louis-Lumière; Rochefort
avec la réhabilitation de la Corderie royale et de ses abords transformés
en «jardin des Retours» (par le paysagiste Bernard Lassus)... Jusquau
minuscule village du Mont Beuvray, qui se trouva gratifiédun superbe musée
de la Civilisation celtique (par Pierre-Louis Faloci)! Sans compter plusieurs
grandes salles de rock, baptisées Zénith à linstar de celle
conçue par Chaix et Morel dans le parc de la Villette, qui furent construites
dans plusieurs métropoles régionales.On noubliera pas, surtout,
lémulation qui, à la suite de lexemple présidentiel, gagna
les édiles de la France entière. Ainsi la mairiede Paris fit-elle
enfin bâtir deux merveilles dignes de sa ville, le parc Citroën (par
lassociation Gilles Clément - Patrick Berger dune part,et Alain Provost
- Jodry et Viguier de lautre) et le superbe ensembledu stade Charléty
(par Henri Gaudin, assisté de son fils Bruno). Le maire de Lille, Pierre
Mauroy, de son côté, lança Euralille (gigantesque opération
urbaine coordonnée par Rem Koolhaas, qui a ainsi bâti son uf
«XL» baptisé Congrexpo, tout en faisant construire Nouvel, Portzamparc,
Vasconi et intervenir le paysagiste Gilles Clément). Tandis quEdmond Hervé
à Rennes décidait la création dun nouvel équipement
culturel (par Portzamparc), que Michel Noir commandait la transformation de lOpéra
de Lyon à Nouvel, ou que le maire de Vitrolles confiait la construction
dune salle de rock au jeune et fougueux Rudy Riccioti... Si lon ajoute à
cette énumération le fait que les différents services de
lÉtat firent construire dans le même tempsdes musées, des
tribunaux et des universités, tandis que de nombreuses communes se dotaient
de salles polyvalentes ou de médiathèques; et que des promoteurs
publics (la Régie immobilière de la ville de Parisen particulier)
de leur côté commandèrent des immeubles de logementset de
bureaux avec un discernement architectural inhabituel, on comprendra que cette
époque apparaisse bénie, rétrospectivement,aux yeux des architectes
français, qui ne manquèrent pas alors de travail.
Comme il est, après tout, normal, ce furent les architectes les plus confirmés
qui se taillèrent, dans cette manne, la part du lion. Outre lÉcole
de danse de Marseille déjà citée, Roland Simounet ajoutaà
son uvre le musée Picasso à Paris et le musée dArt
modernede Villeneuve-dAscq, réalisations rigoureuses et raffinées
où saffirmesa maîtrise de lespace, de la lumière et des
matières. Paul Chemetov,en association avec Borja Huidobro, conçut,
après le (discutable) ministère des Finances de Bercy, la rénovation
(heureuse) du Muséum national dhistoire naturelle. Henri Ciriani dessina
lhistorialde la Grande Guerre de Péronne et le musée dArt antique
dArles, uvres qui lui valurent de recevoir, en 1997, le grand prix darchitecturede
lAcadémie des beaux-arts américaine. Paul Andreu, architecte et
ingénieur, poursuivit la construction de laérogare de Roissyavec
une telle maîtrise quil simposa comme lun des grands maîtres internationaux
en matière de conception de grands équipements complexes affectés
(en particulier) au transit (aéroports du Kansai au Japon,de Kaohsiung
à Taïwan, de Manille aux Philippines, de al-Dawha au Qatar). Bernard
Huet eut loccasion de donner forme aux idées quil défendait depuis
toujours concernant la ville et lespace public en aménageant(ou en réaménageant)
à Paris le quartier Stalingrad, les Champs-Élysées et le
parc de Bercy. Porté par sa victoire dans le concours pour le parc de la
Villette, grâce à un projet faisant référence aussi
bien à Barthesà Derrida ou à Godard quaux architectes constructivistes
des années vingt, Bernard Tschumi, architecte dorigine suisse installé
à New York et Paris, devint lun des leaders internationaux du mouvementdit
«déconstructiviste»; il conçut, pour le ministère
de la Culture,le centre du Fresnoy, près de Tourcoing. Jean Nouvel, de
son côté,put donner sa mesure après la construction de lInstitut
du monde arabede Paris et entamer une carrière internationale dont les
jalons les plus aboutis sont la Fondation Cartier (boulevard Raspail à
Paris), bâtiment où larchitecture, quoique parfaitement respectueuse
de son contexte, parvient à un degré de «dématérialisation»
fascinant, et le Centre culturel de Lucerne, qui réussit le tour de force
de marier le modernismede ses matériaux et de ses formes avec la sérénité
dun lac suisse.Henri Gaudin, assisté à partir du milieu des années
quatre-vingt parson fils Bruno (qui a ouvert depuis sa propre agence), força
ladmiration avec lensemble précité du stade Charléty mais
aussi avec les facultés dAmiens et de Douai, au point que, après
avoir obtenu (comme Simounet, Chemetov, Ciriani, Nouvel, Portzamparc et Tschumi,
mais aussi Hauvette, Soler, Perrault ou Hondelatte dont il sera question plus
loin) - mais refusé - le Grand prix national darchitecture, il devint
le seul architecte français vivant à recevoir la médaille
dor de lAcadémie darchitecture française. Enfin, récompense
suprême saluant tout à la fois la qualité exceptionnelle de
son uvre personnelle (dont le chef-duvre, à ce jour, est,
avec lÉcole de danse de Nanterre, la Cité de la musique) et le
merveilleux renouveau collectif de larchitecture française, Christian
de Portzamparc fut récompensé par le prix Pritzker en 1995.
Mais cette floraison de réalisations dues à des architectes déjà
reconnus - créateurs de premier plan auxquels jaurais pu ajouter (par
ordre alphabétique) des personnalités aussi diverses que Jean-Pierre
Buffi, Roland Castro, Philippe Chaix et François Morel, François
Deslaugiers, Christian Devillers, Bruno Fortier, Antoine Grumbach, Christian Hauvette,
Bernard Huet, Bernard Kohn, Yves Lion, Dominique Montassut, Fernando Montes, Ricardo
Porro, Bernard Reichen et Philippe Robert (spécialisés en particulier
dans la reconversion danciens bâtiments industriels), François Seigneur,
Antoine Stinco, Denis Valode et Jean Pistre, Claude Vasconi... - ne se fit pas,
et cest miracle, au seul profit de cette génération. Les suivantes
au contraire surent elles aussi tirer parti non seulement dune conjoncture favorable
aux projets et aux commandes, mais encore - y compris en les contestant - des
acquis de Mai 68: la reconstruction, dans les nouvelles unités pédagogiques
darchitecture, dune pensée ouverte sur les sciences sociales, lhistoire,
la philosophie et lévolution des arts plastiques,dune part; la fin du
système des prix de Rome, remplacé par celui des concours, lui-même
complété par une gamme de procédures visant à détecter
et à promouvoir les nouveaux talents, dautre part. À telle enseigne
quémergea rapidement une nouvelle pléiade de jeunes architectes
aussi brillants que leurs aînés.
Instruits par les débats ayant dominé la période 1965-1985,
au faitdes expérimentations internationales les plus récentes en
matière darchitecture et durbanisme, mais aussi influencés par
le renversement idéologico-politique intervenu en Occident au début
des années quatre-vingt - renversement opéré au profit dun
néolibéralisme privilégiantle marché, la technologie,
la réussite sociale, les images «flashantes», les couleurs fluo
des lumières artificielles, la musique «techno» et,plus généralement,
ce système de valeurs individualistes et hédonistes que le sociologue-philosophe
Gilles Lipovetski a décrit dans son livre lÈre du vide -,
bon nombre de ces nouveaux venus choisirent de se démarquer nettement dun
«soixante-huitardisme» discrédité,à leurs yeux,
pour avoir versé dans le bavardage, la niaiserie «baba-cool»,
lutopie sociale naïve, labsence de professionnalisme et un postmodernisme
aussi truqueur que nostalgique. «Rien ne sert de prétendre se dresser
contre le réel comme nos aînés, saoulés de rhétorique
révolutionnaire, simaginaient pouvoir le faire», se dirent-ilsà
la suite dun de leurs maîtres, le Hollandais Rem Koolhaas. Or quel est
le réel daujourdhui, sinon la déterritorialisation, la mondialisation,
la virtualisation, la perte du sens et lévanouissement de lordre auquel
rêvaient les politiques à lancienne mode et les technocrates rationalistes?
À lépoque des fractales, de la théorie du chaos, de la logique
floue, des structures dissipatives, de la société du «spectaculaire
intégré» (Debord), des films de Wenders ou de Ferrara, du rap,
de la fragmentation violente du tissu social, de la métropolisation et
du cyberespace, pourquoi faudrait-il encore penser en termes de lieux, de citoyenneté
républicaine, de cohésion urbaine, dharmonie contextuelle, de matérialité
et de spatialité? Les valeurs poétiques de notre temps ne pourraient-elles
pas être, au contraire, lapparence, la transparence, lillusion, le faux-semblant,loutrance,
la répétitivité, la froideur, le caractère impersonnel,le
non-lieu, le désordre, voire la mise en scène de la violence oude
la déréliction?
Cest pourquoi, se réclamant à la fois de Jean Nouvel, du groupe
Architecture Studio, de Massimiliano Fuksas, de Bernard Tschumi, de Rem Koolhaas
et de divers courants du néomodernisme architectural (high-tech, déconstructivisme,
minimalisme, pixélisme, etc.),ces jeunes gens semployèrent-ils
à créer des architectures favorisant limage insolite ou époustouflante.
On vit ainsi apparaître des lycéesen forme daile davion ou de soucoupe
volante, des instituts technologiques carénés comme des ordinateurs,
des médiathèques ciselées comme des bouteilles de parfum,
des préfectures ou des sièges de société caparaçonnés
comme des scarabées, des maisons ou des écoles sapparentant à
des installations éphémères dans des arbres, des hôtels
conçus commedes sculptures minimalistes, des immeubles dhabitation ressemblantà
des usines, à des bureaux de verre sérigraphié ou à
des uvres darte povera, des salles de spectacle à limage
de bunkers ou décrans de télévision, des usines de facture
néoconstructiviste quon eût dites dessinées par Léonidov
ou... par lauteur de Flash Gordon. Toutesces créations étonnantes
(signées Bernard et Clotilde Barto, Pierre du Besset et Dominique Lyon,
Odile Decq et Benoît Cornette, Édouard François et Duncan
Lewis, Franck Hammoutène, Jacques Hondelatte, Jean-Marc Ibos et Myrto Vitard,
Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, Dominique Perrault, François Roche
et associés, Rudy Ricciotti, Francis Soler...), ont en commun de puiser
leurs références dans certains courants («conceptuels»
pour dire vite) de lart contemporain. Mais elles se différencient entre
elles dune part par leurs échelles (allant du très petit chez les
artisans-artistes que sont François Roche [né en 1961] ou Édouard
François [né en 1958] et son compère Duncan Lewis [né
en 1960], au très grand et très complexe chez larchitecte-manager
quest devenu Dominique Perrault [né en 1953], auteur de la très
impressionnante mais très discutable Bibliothèque de France), dautre
part par le fait que certaines (ainsi lhôtel La Pérouse de Nantes
par les Barto, lextension de lécole maternelle de Thiais par François
et Lewis, lhôtel industriel Berlier à Paris par Perrault, la rénovation
du Palais des beaux-artsde Lille par Ibos [né en 1957] et Vitard [née
en 1955] ou du Stadium de Vitrolles par Ricciotti [né en 1952]) atteignent
leurs objectifs en se montrant aussi soucieuses détonner que doffrir
de nouvelles formes dhospitalité et durbanité, tandis que dautres
semblent plutôt répondre à la demande de commanditaires désirant
faire construiredes bâtiments-médias en phase avec leurs stratégies
publicitaires et communicationnelles. Ces réalisations répondent
aussi à un phénomène de mode discutable puisque, oubliant
que les êtres humains que nous sommes continuent - nonobstant lexistence
bien réelle dun monde virtuel - de vivre dans un corps, avec une mémoire,
un inconscient, et réclament donc, plus encore quautrefois peut-être,
dhabiter des lieux structurés, elles en viennent parfois à privilégier
lillusion spatiale contre lespace réel, les objets architecturaux spectaculaires
ou incongrus contre leur contexte urbain et paysager, et à tenir pour une
vieille lune lespace public.
Ces dérapages, au nom dun désir naïf ou roué de surprendre,vers
la conception dédifices solipsistes frisant la pub ou le gadget expliquent
que de nombreux autres jeunes architectes de talent apparusau cours des années
Mitterrand aient préféré, par souci humaniste, se tenir à
lécart de ce néo-avant-gardisme dont je viens desquisserles contours.
Non quils nen partagent pas, peu ou prou, les hypothèses fondatrices.
Mais, aussi réelles que leur paraissent les mutations (économiques,
sociales, technologiques, esthétiques...) en cours et nécessaire
la critique des illusions issues de Mai 68, ces exigences nentraînent pas,
à leurs yeux, quil faille remettre en cause les notions clés -
ville, lieu, contexte et, plus généralement, spatialité -
reconquises de haute lutte par leurs aînés. Elles doivent être
plutôt réinterprétées. Ainsi Frédéric
Borel (né en 1959), tout en se montrant extrêmement personnel et
audacieux dans une innovation plastique et coloriste frisant les performances
déconstructivistes(comme en témoignent ses trois immeubles parisiens,
et spécialementle dernier, situé à langle la rue Pixérécourt
et de la rue des Pavillons), poursuit-il dans la voie de la «fragmentation»
quil a expérimentéelors de son passage dans lagence de Portzamparc.
Cependant queMichel Kagan (né en 1953), Catherine Furet (née en
1954), Benoît Crépet(né en 1952) et Vincent Cornu (né
en 1954) sapproprient de façon personnelle et inventive les leçons
apprises auprès, respectivement,de Henri Ciriani, Henri Gaudin et Roland
Simounet. Que Patrick Berger(né en 1947, mais qui na vraiment commencé
sa carrière que dans le courant des années quatre-vingt) élabore
sans tapage une uvre subtile et élégante, dont la maîtrise
et la retenue mévoquent celles de Carlo Scarpa. Que Pierre-Louis Faloci
(né en 1949) a imposé sa manière dans le Centre archéologique
du mont Beuvray, où larchitecture dialogue avec le paysage sur un mode
qui rappelle Frank Lloyd Wright ou Alvaro Siza. Et que quantité dautres,
au premier rang desquels (à mes yeux) Hervé et Laurent Baudouin,
Olivier Brenac et Xavier Gonzalez, Iwona Buczkowska, Olivier Chaslin, Patrick
Chavannes, François Chochon, Pascal Chombart de Lauwe et Jean Lamude (ce
dernier malheureusement décédé), Philippe Dubois, Fabrice
Dusapin et François Leclercq, Philippe Gazeau, Finn Geipel et Nicolas Michelin,
Édith Girard, Jean Guervilly, Aline et Jean Harari, Philippe Madec, Marc
Mimram, Jean-Pierre Pranlas-Descours, Jean-Paul Phillipon, Daniel Rubin, Michel
Seban, Odile Seyler, Nicolas Soulier..., inventent, en prenant appui sur des faisceaux
de références, leurs propres écritures, à la fois
singulières, vivantes et plus soucieuses - pour parler comme le philosophe
Emmanuel Lévinas -, daltérité que de postures héroïques.
Évidemment cette sagesse (toute relative, Dieu merci!) ne va pas, chez
dautres, sans quelques dérives vers un nouvel académisme que je
qualifierai, pour dire vite, de «vieux moderne» en ceci quil résulte,
pour lessentiel, dapplications dogmatiques de leçons apprises chez Henri
Ciriani - professeur éminent mais porté au clonage. Le manque daudace
et dimagination, dans ce cas, conduit à la reproduction de bâtiments
stéréotypés, tous également blancs, en béton
et de facture néocorbuséenne qui, sils ne sont pas catastrophiques,
nenrichissent ni le paysage urbain ni la culture contemporaine.
Tout bien pesé cependant - dérives néo-académiques
et dérapageschic et choc inclus -, lémergence en architecture dune
«génération Mitterrand» apparaît, dans sa diversité,
comme un épanouissement.Et comme la confirmation du fait que le renouveau
de larchitecture française initié dans les années soixante-dix
naura pas étéun feu de paille mais le premier acte dun retour
durable au firmamentde la création internationale.
Est-ce à dire que tout est allé pour le mieux, en France, en matière
darchitecture et dart urbain au cours des quinze dernières années?
Certainement pas. Car si la création plus ou moins exceptionnelle sest
bien portée, il nen a pas été de même de larchitecture
quotidienne,et du traitement des périphéries en particulier.Certes,
tirée vers le haut par le renouveau que je viens de décrire,la production
architecturale moyenne - celle du logement en particulier - a accompli dindéniables
progrès. Par ailleurs, les problèmes de plusen plus graves, voire
catastrophiques, résultant de la dégradationdes grands ensembles
ne peuvent pas être portés au débit des architectes actuellement
en exercice puisque beaucoup dentre eux étaient encore écoliers
lorsque lon bâtissait ces fleurons de lurbanisme disciplinaire. Enfin,
nonobstant les rêves ayant eu cours qui prêtaient à larchitecture
et à lurbanisme, pour peu quils soient «rationnels», le pouvoir
démiurgique de guérir les maux des sociétés modernes,
chacun sait à présent quaucune Unité dhabitation, fût-elle
aussi superbe et bien conçue que celle de Briey-en-Forêt, ne peut
résister à la récession économique, au chômage,
et à la détérioration des liens sociaux, familiaux ou démocratiques
qui en résulte. Reste que la qualité des espaces de la vie quotidienne,
individuelle et collective participe de façon décisive à
celle de la cité. Et quen cette matière (à laquelle on eût
pu croire que les gouvernements socialistes qui se sont succédé
en France sous Mitterrand se seraient montrés particulièrement attentifs)
force est de constater que des retards sérieux ont été pris.
Lexpérience de Banlieues 89 est à cet égard édifiante.
Au départ (vers 1982), un architecte (Roland Castro) et un urbaniste (Michel
Cantal-Dupart) alertent le président de la République sur lampleur
du problème des «banlieues» et lui proposent une méthode
dintervention fondée sur la mobilisation darchitectes inventant, avec
les maires, une multitude de projets. Linitiative fait la une des journaux mais
bientôt, faute dun soutien financier et politique aussi ferme et constant
que celui ayant accompagné les «grands projets», elle sétiole
avant dêtre relayée par des machines administratives et procédurières
dont lÉtat français a le secret. Certes, quelques «grands
projets urbains» (GPU) sont aujourdhui en cours dans des zones réputées
difficiles - mais leur avancement se heurte aux difficultés budgétaires,
aux lourdeurs de gestion et à la concurrence entre administrations. Bien
sûr, plusieurs expériences de «remodelage» de grands ensembles
ont eu lieu (dont la plus aboutie est celle du quai de Rohan à Lorient
par Roland Castro et Sophie Denissof), mais à peine sont-elles achevés
quon saperçoit que les problèmes ont empiré plus vite que
leurs solutions. Et si lon ajoute à ce constat le fait que, dans le même
temps, les paysages des centres-villes, des campagnes et, plus encore, des périphéries
urbaines se transforment à vive allure sous leffet de logiques économiques,
infrastructurelles, commerciales et publicitaires difficiles à coordonner,
on comprend pourquoi François Barré, actuel directeur de larchitecture
et du patrimoine, a récemment proclamé que laction sur la «ville
ordinaire» était désormais devenue la priorité.