Les «nouveaux architectes»
À la différence de certains de leurs homologues anglais, américains,
allemands, autrichiens, hollandais ou italiens qui exprimèrent leurs élans
contestataires dans des projets utopiques provocants, les jeunes architectes français
les plus radicaux choisirent au début des années soixante-dix, comme
je lai dit plus haut, de renoncer à larchitecture. Ainsi, peu après
avoir abandonnéle militantisme maoïste, Christian de Portzamparc (né
en 1944)intégra-t-il une équipe pluridisciplinaire de psychosociologie
plutôt quune agence darchitecture. Bien lui en prit. Car létude
des «rêves éveillés» de personnes subissant des
troubles psychiques lamenaà découvrir que ces perturbations étaient
souvent liées à des manques perceptifs - spatiaux en particulier.
Constat qui le conduisit à relireen particulier Merleau-Ponty, Lacan, Panofsky
et létude de P. Kaufman intitulée lExpérience émotionnelle
de lespace, mais aussi àse remettre à peindre et à dessiner.
Puis à conclure que larchitecture était à nouveau possible
et passionnante: un art de la spatialitéaussi indispensable à lhomme
que celui du langage, même si celle-ci(la spatialité) est «irréductible»
à celui-là (le langage).
Cette découverte, Henri Gaudin (né en 1933) la faisait dautre manière
à la même époque. De dix ans laîné de Portzamparc,
cet ancien marin devenu architecte avait vécu Mai 68 depuis New York, où,
tout en fréquentantles galeries dart, il «grattait» dans une
grande agence internationale. Mais, dès son retour à Paris, il sétait
lié à une nébuleusecontestataire où lon trouvait
aussi bien des peintres et des poètes quedes philosophes, des psychanalystes
et des anthropologues. Et cestdu reste aux côtés de lun de ces
derniers, Robert Jaulin, que, avantde rejoindre lUPA3 de Versailles, Gaudin fit
ses premiers pas dans lenseignement; et quil engagea une recherche desprit
au fond très deleuzien consacrée à lanalyse de la spatialité
réelle - cest-à-dire non «corrigée» des «défauts»
et autres «impuretés» qui gênaient tant Durand, Viollet-le-Duc
et même Panofsky - des architectures et des villes (antiques, médiévales,
baroques...) quil aimait.
Au sein de lagence de Claude Parent, pendant ce temps, le quatrième mousquetaire
de la nouvelle architecture française - le troisièmenétant
autre quHenri Ciriani dont il a déjà été question
- achevaitsa formation. Pas encore diplômé (il le sera en 1971),
le jeune iconoclaste amateur dimages fortes et de «concepts» anticonventionnels
quétait déjà Jean Nouvel (né en 1945) avait en effet
trouvé chez limaginatif et médiatique zélateur de la «fonction
oblique» un maître ouvert et attentif. Dont il sétait toutefois
séparé rapidementpour fonder, avec François Seigneur puis
Gilbert Lézénès, sa propre agence, tout en militant activement
pour une transformation complètede la profession (impliquant la suppression
de lOrdre) à la têtedu nouveau, et fortement marqué à
gauche, Syndicat de larchitecture (fondée officiellement en 1976, ce mouvement
disparaîtra quelques années plus tard). Impliqué pour cette
raison dans lorganisation de nombreuses manifestations - dont le contre-concours
international pour laménagement du quartier des Halles de 1978, Nouvel
nen prenait pas moins le temps de fréquenter les théâtres
et les galeries avec une passion telle que le patron de la Biennale de Paris,
Michel Guy, lui avait confié, dès 1971, la scénographie de
cette grande manifestation.
À pied duvre, flanqués dun bataillon de bretteurs un peu
moins en vue mais presque aussi brillants, les quatre mousquetaires de la nouvelle
architecture française létaient donc dès le milieu des années
soixante-dix. Chacun avec son histoire, ses convictions, son tempérament
etson talent.
Le premier à émerger fut, en raison de son insertion rapide danslAUA
peu après son arrivée du Pérou (où il avait déjà
construit plusieurs ensembles de logements et déquipements), Henri Ciriani
(né en 1936). Après avoir participé à léquipe
en charge de la Villeneuve de Grenoble, puis au concours (perdu par lAUA) pour
le centre dÉvry, il avait en effet engagé une réflexion
concernant les rapports entre ville et immeublesde logements: celle-ci, élaborée
à loccasion de concours pour la ville nouvelle de Marne-la-Vallée,
lavait conduit à la construction de lensemble de La Noiseraie (1975-1980),
dans lequel il avait mis en uvre son concept de «pièce urbaine»
supposé rompre avec les tours et les barres sans pour autant revenir à
lîlot. Aussitôt célébré comme un chef-duvre
par la critique internationale, ce travail, complété parune remarquable
activité denseignant, sétait poursuivi à Saint-Denis par
la construction dune crèche et dun nouvel ensemble de logements(La Cour
dangle, 1981).
Pendant ce temps, après de longs palabres théoriques fortementteintés
de références à Freud et à Lacan, Portzamparc et Castro,
tousdeux lauréats du PAN, présentèrent séparément
des projets (chacun au sein dune équipe) à loccasion du concours
pour laménagement du quartierde la Roquette (1974). Et si ni lun ni lautre
ne gagna, ils furent cependant les vainqueurs moraux et médiatiques de
cette compétition.Cela pour avoir lun et lautre rompu avec larchitecture
«proliférante» façon «pyramides dÉvry»
(qui, dans le sillage des mégastructuresde la fin des années soixante,
sétait imposée comme une nouvelle règle implicite ayant
pris la relève des barres et des tours) au profitdun retour à des
formes architecturales et urbaines faisant la partbelle au «vide» construit
en rues, places, jardins. Et cette victoire intellectuelle fut si évidente
que la Régie immobilière de la villede Paris invita Portzamparc
à participer à un nouveau concours,quil remporta - victoire qui
lui permit de construire (en association avec Giorgia Benamo) le désormais
fameux ensemble de logements sociaux des Hautes-Formes (1975-1980) dans lequel
le jeune critique architectural du journal le Monde, Frédéric
Edelmann, nhésita pas à voir aussitôt le tournant décisif
de larchitecture française daprès-guerre.
De fait, il sagissait bien dun complet changement de cap que proposait là
Porzamparc. Vulgarisées, les hypothèses du mouvement moderne navaient-elles
pas fini par imposer lidée dune architecture machine, objet complet,
érigé avec pour seule règle dimplantation lensoleillement
maximal, sur un sol planté indifférencié à linstardes
paquebots voguant sur la mer qui fascinaient tant Le Corbusier?Et ce parti pris
commun à toutes les réalisations de style «moderne international»
navait-il pas eu pour corollaires lindifférencevis-à-vis du contexte
et le désintérêt pour les «vides» entreles bâtiments?
Or, aux Hautes-Formes, Portzamparc avait osé inverserle raisonnement: concevoir
non pas un bâtiment (un «plein») plus ou moins proliférant
flottant dans un espace libre (un «vide») non structuré,mais
proposer au contraire, à partir dun fractionnement judicieuxdu programme,
un ensemble dédifices liés entre eux par des vides aussi dessinés
que les pleins. Démarche qui lui avait permis de retrouver,dans une facture
«ouverte» contemporaine, les concepts prémodernes dîlot,
de rue, de place ou de jardin.
À ces notions, remises à lhonneur par la publication en 1975 dune
recherche menée par trois jeunes architectes (Castex, Depaule et Pannerai)
sous le titre De lîlot à la barre, par la découverte
de limportante étude de larchitecte italien Aldo Rossi intitulée
lArchitecture de la ville et par la réédition du classique
fin de siècle lArt de bâtir les villes, du Viennois Camillo
Sitte, à ces notions, donc, qui risquaient trop, selon lui, de faire oublier
la complexité aventureuse des formes urbaines réelles au profit
dun nouveau dogmatisme typo-morphologique, Gaudin pour sa part préférait
celles d«arrangements» ou de «faits despace» - expressions
quil utilisait pour désigner linvention «rusée» qui
avait été mise en uvre sur une longue période dans
les villes et les villages dEurope, et quil allait bientôt semployer
à décrire dans son livre la Cabane et le Labyrinthe. Mais
cet architecte qui se sentait proche dAlvar Aalto ou de son contemporain portugais
Alvaro Siza et qui, en outre, avait lambition de pratiquer aussi bien lécriture
et le dessin que larchitecture, navait pu commencer son uvre personnelle
quà quarante ans passés. Début tardif, dû peut-être
à son intransigeance, qui sétait traduit par la construction (en
collaboration avec Charles Maj) dune école dans le village de Souppes-sur-Loing,
puis par celle dun ensemble de logements à Élancourt-Maurepas,
dans la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines (1975-1981), où il
avait déployé une virtuosité géométrique hors
du commun. Cela, tout en critiquant avec la même véhémence
aussi bien les «grands gestes héroïques érigés
sur une table rase» par les modernes, que les tentations dun retour à
lordre néoclassique ou aux tristes alignements haussmanniens qui commençaient
à se faire jour.
Lépoque, il est vrai, balançait entre ces deux extrêmes depuis
lirruption du débat international sur le postmodernisme. Ce nestpas le
lieu, ici, danalyser les termes dune des dernières disputes esthético-philosophiques
qui ait pris naissance dans le milieu architectural avant de sétendre
à toute la création artistique, puisà la caractérisation
même de notre époque. Je me contenterai doncde rappeler que, au début
des années soixante-dix, devant la faillitedes thèses vulgarisées
du mouvement moderne en architecture eten urbanisme, un mouvement international
composite se développa,avec pour but affiché de contrevenir aux
interdits modernes jetés sur lornement, la complexité spatiale
éventuellement contradictoire ou illisible au premier coup dil,
lhumour, la citation darchitectures prémodernes ou vernaculaires «de
mauvais goût», les typologieset les morphologies de la ville historique
«liée» au et par le réseau structuré de lespace
public... Et que ce mouvement trouva sa justification théorique dans le
constat selon lequel une césure historique majeure (dont le Mai 68 international
avait été le symptôme) était intervenuedans lOccident
développé, séparant lépoque (la modernité)
où de «grands récits» fondés sur la postulation
dun sens et dun progrès historiques avaient structuré les sociétés
autour dune passion exclusive pourle nouveau et celle où leffondrement
de ces illusions avait laisséla place à un monde (postmoderne) définitivement
désenchanté, cest-à-dire ouvert à toutes les expérimentations,
fussent-elles régressivesen apparence.
Ainsi se mirent à séteindre, pour cause de solidarité foncièreavec
les idéaux modernes, les avant-gardes artistiques à lancienne et
les expérimentations architecturales sérieusement utopiques des
années soixante. Remplacées par un méli-mélo où
coexistaient aussi bien:les architectures «douces» utilisant la terre,
le bois et lénergie solaire des premiers écologistes; les projets
«alternatifs» construits en participation avec les habitants selon un
processus inventé par larchitecte égyptien Hassan Fathy, puis modernisé
par le Belge Lucien Kroll; les réhabilitations, et non plus les rénovations-destructions,
de centres-villes dégradés suivant un modèle expérimenté
avec succès à Bologne; les velléités de «reconstruire
la ville européenne» à lancienne telles quénoncées
avec emphase par la Déclaration de Bruxelles (1977), inspirée par
Maurice Culot et les frères Krier; les projets estampillés «post»
pour cause de mélange des genres et des styles commele préconisaient
les Américains Venturi, Stern ou Moore; ceux désignés comme
«néo» en raison de leurs liens affichés avec les différents
courants de la Tendenza marxiste italienne; ceux enfin qui, tel le CentreGeorges-Pompidou
conçu par deux jeunes architectes inconnus à lépoque(lItalien
Renzo Piano et lAnglais Richard Rodgers), tentaientde façon prémonitoire
dexprimer lentrée de lOccident dans une nouvelleépoque - la société
du «spectaculaire intégré» dénoncée par
Debordou celle du «crime parfait» décrite par Baudrillard - en
mettanten uvre un high-tech de facture «archigramiste», cest-à-dire
mâtiné dhumour pop.
Ce mouvement de rupture avec la doxa moderniste, Gaudin (comme Portzamparc)
nen mettait évidemment pas en cause la nécessité - contrairement
à Ciriani ou à Chemetov, qui, en «vieux modernes» irréductibles,
persistaient à célébrer le «rationalisme» architectural
et urbain cher à leurs maîtres Le Corbusier et Mies Van Der Rohe,et
la «vérité» constructive du béton brut. Mais Gaudin
dénonçait aussi,avec la même intransigeance, le néo-académisme
urbain «typo-morpho»qui commençait à polluer lenseignement
et les revues darchitecture,les pastiches singeant, à laide de signes
morts découpés dans des voiles minces de béton, les «beaux
et grands bâtiments» du passé élevés pierreà
pierre, et les absurdités prétendument ironiques qui, sous prétextede
postmodernisme, tenaient alors le haut du pavé. À commencer parles
«Palais dAbraxas» et autres «Versailles pour le peuple» édifiés
en trompe lil dans les villes nouvelles, à Paris ou à Montpellier,
par Ricardo Bofill. En quoi Gaudin se retrouvait daccord avec Jean Nouvel,dont
tout semblait pourtant le séparer.
Si Gaudin en effet se voulait en dehors de la mode et de la vulgarité dun
monde régi par les médias, les hit-parades et les flux dimages
télévisuelles, sil dénonçait avec hauteur le monde
«poubelle»se construisant jour après jour au nom du «pratique»,
du «comfort»et de la consommation, au contraire Nouvel faisait son miel,
en amateurde rock admirant Wim Wenders, de cet «état des choses»
contemporain. Partageant la thèse de certains photographes ou architectes
comme Lewis Balz ou Rem Koolhaas selon qui le rôle de lartiste consiste
à révélerles qualités poétiques dun «réel»
quil convient, aussi «laid» soit-il, de sabstenir de mépriser,
voire de critiquer, Nouvel avait en vue dinventer pour chaque situation, à
linstar des concepteurs de Beaubourg, des bâtiments qui soient autant dimages-chocs
renvoyantà tel ou tel aspect de la culture de masse contemporaine. Aussi
sa première uvre importante, le centre chirurgical de Val-de-Grâce
à Bezons (avec Gilbert Lézénès, 1978), évoquait-elle
un vaisseau (spatial?) caparaçonné de métal et hérissé
dantennes, tandis quune autre, le centre culturelLa Coupole de Combs-la-Ville
(conçu en 1982 avec Gilbert Lézénès etPierre Soria),
nhésitait pas à se donner une allure de pizzeriaau prétexte
quelle était située dans un centre commercial.Et cette attitude
à la fois ludique, provocante, conceptuelle et... «branchée»
(pour employer un qualificatif qui fit fureur à cette époque) allait
trouver son aboutissement provisoire dans lun des chefs-duvre architecturaux
internationaux des années quatre-vingt, lInstitutdu monde arabe (conçu
avec Gilbert Lézénès, Pierre Soria et Architecture Studio,
1982-1987), qui allait placer de manière définitive Jean Nouvelau
firmament de larchitecture mondiale.
Le fait que ce bâtiment superbe ait été encore en chantier
lorsque lInstitut français darchitecture nouvellement créé
décida dorganiser une exposition destinée à faire connaître,
en Franceet dans le monde, limportant renouveau de larchitecture française,
explique vraisemblablement le fait que, des quatre mousquetaires symbolisant cette
éclosion, seul Jean Nouvel ait été absent. Quà celane
tienne: cette manifestation conçue par François Chaslin autour des
uvres, encore largement en cours de réalisation, de Ciriani, de Gaudinet
de Portzamparc, fut un grand succès. Et Nouvel se consola en se mettant
lui-même en scène, seul, dans le même lieu, trois ans plus
tard.