La crise : Mai 68 avant et après
Pendant la seconde moitié des années soixante, rien ne change en
apparence dans la situation de larchitecture française. Bien au contraire,
la production dédifices et de grands ensembles hard-french progresse
en volume et sattaque même, sous prétexte de rénover des
quartiers insalubres, à des pans entiers de villes anciennes. Pourtant,
tant du côté de larchitecture et de lurbanisme expérimentaux
que de celui de la production de quelques ateliers collectifs animés par
de jeunes architectes progressistes,la contestation monte et gagne du terrain.
Qui va culminer dans la révolte radicale des meilleurs étudiants
de la section darchitecture de lÉcole des beaux-arts.
Deux courants coexistent au sein de ce mouvement, qui sattaqueaux fondements
du système; deux courants qui se mêlent parfois maisse confrontent
le plus souvent. Dun côté - pour reprendre un vocabulaire alors
en vogue dans les milieux intellectuels français - les «socialistes
scientifiques», qui sefforcent de fonder leurs théories et leurs
pratiques darchitectes comptables du présent (mais dun présent
à transformer pour le préparer à la rupture révolutionnaire)
surles sciences sociales, le matérialisme dialectique et le «point
de vuede classe du prolétariat»; de lautre, les «socialistes
utopiques», qui, fascinés par les potentialités dune technique
à leurs yeuxsous-employée, cherchent le salut de lhomme, de la
civilisation,de larchitecture et de lurbanisme dans des projets néofuturistes
qui renouent avec certains idéaux des avant-gardes artistiques du début
du siècle. Certes, cette situation nest pas propre à la France,
qui,en loccurrence, peut même apparaître en (léger) retard
vis-à-vis dela Grande-Bretagne, par exemple, où les new-brutalists
(souvent liés au parti communiste) tiennent le haut du pavé depuis
déjà quatre ou cinq ans, cependant que des adeptes des métabolistes
japonais y sont déjà actifs et que le groupe Archigram vient de
se constituer. Mais ce mouvementde renouveau va prendre en France, compte tenu
de linfluence alors très importante du marxisme et de lespérance
révolutionnaire chezles intellectuels, de la désespérance
des étudiants en architecture,et de lévidence de plus en plus accablante
de la sarcellite, un tour particulièrement radical.
Où vivrons-nous demain?, essai best-seller publié en 1963
par le romancier critique dart et darchitecture Michel Ragon est, pourrait-on
dire, le manifeste des néofuturistes français. Convaincus que leur
rôle nest pas de donner forme à un présent toujours-déjà
obsolète lorsquil est construit (comme le prouvent, à leurs yeux,
les grands ensembles conçus selon un modèle depuis longtemps caduc:
celui de la Charte dAthènes, datant les années trente)
mais dimaginer les «villes de lavenir» et une architecture «prospective»
à lhorizon du XXIe siècle, ils donnent libre cours à leur
imagination. Et dessinent, comme Paul Maymont (né en 1926), une «ville
flottante» pour la baie de Tokyo,une «ville verticale» (pour lEst
parisien) faite dune succession de pyramides de câbles tendus supportant
des logements et des équipements, une ville souterraine logée sous
le lit de la Seine et même une ville-station orbitale; comme Jean-Claude
Bernard, une «ville totale» imaginée pendant son séjour
de prix de Rome à la villa Médicis; comme Yona Friedman (né
en 1923), un «Paris spatial» constitué de nappes superposées
affectées à différentes fonctions et portées par une
succession de poteaux gigantesques, ou une «ville-pont» au-dessus de
la Manche; comme Claude Parent (né en 1923) enfin, des «mégastructures
obliques» en forme de «vagues» supposées offrir des «espaces
habitables» à linfini. Images de science-fiction quon peut juger
aujourdhuiamusantes, fascinantes, superbes, ingénieuses, naïves,
inquiétantes, stupides, terrifiantes ou ridicules. Mais qui expriment un
versant important de lesprit des années soixante, époque où,
fondé sur un solide optimisme lié aux débuts de la conquête
spatiale, lutopismetechnologique était la seule réponse possible,
pour beaucoup, à linquiétude devant une croissance urbaine apparemment
illimitée, vis-à-vis de laquelle toutes les solutions connues apparaissaient
inefficaces.
Ces propositions urbaines, au reste, se doublent dexpériences menées
dans le même esprit, mais elles concernent les édifices à
proprement parler et sefforcent de mettre en uvre de nouvelles techniques
constructives et de nouveaux matériaux, souvent dans un esprit d«architecture
sculpture» proche des recherches dAndré Bloc ou de Pierre Székely.
Après avoir conçu, pour le Salon des arts ménagers de 1956,
un prototype de maison en matière plastique, Ionel Schein (né en
1927) élabore par exemple une cabine hôtelière modèle
apparentée aux propositions futuristo-ludiques dArchigram. Pascal Haüsermann
propose un restaurant, à Sainte-Marie-du-Mont, constitué dun ensemble
de coques de facture «organique». Piotr Kowalski (né en 1927)
conçoit successivement le pavillon du Sahara à Paris et un prototype
de transformateur EDF, installé à Fresnes, en faisant usage de surfaces
élastiques (de polyester) en tension portées par des structures
métalliques - travail qui le conduira progressivement à sorienter
vers la sculpture. David Emmerich (1925-1996), architecte-ingénieur spécialiste
des structures complexes autotendantes, expérimente avec ses étudiants
différents types de capsules habitables en forme de polyèdres assemblables
entre eux. Le groupe Aérolande,composé de tout jeunes diplômés
ou en passe de lêtre (Jean Aubert, Jean-Paul Jungmann, Antoine Stinco),
dessine des bâtiments gonflables éphémères et publient
plusieurs textes remarqués dans la revue Utopie quils animent
avec Hubert Tonka et Jean Baudrillard.
Aussi passionnants soient-ils, la plupart de ces projets avant-
gardistes sont aujourdhui des curiosités aussi délicieusement datées
que les premiers épisodes de la série Star Trek. Mais luvre
de Claude Parent, elle, sans doute parce quelle ne sest pas cantonnéeà
ce seul registre, mérite une plus ample attention.
Personnage chez qui se mêlent naïveté et rouerie, lucidité
et narcissisme, verbe messianique et calcul, goût pour la provocationet
désir de reconnaissance médiatique et officielle, imagination plastique
et soumission parfois facile à la mode, Claude Parentavait été,
avec son premier associé, Ionel Schein, un étudiant dissident de
lÉcole des beaux-arts. Mais son culot lui ayant ouvert, au nom dun fantomatique
groupe Espace supposé rassembler de jeunes architectes contestataires,
les portes de la revue lArchitecture daujourdhui, fondée par
le sculpteur André Bloc en 1930 aux fins de défendre lavant-garde
architecturale, Parent conquiert rapidement une position qui lui permet de construire
plusieurs maisons individuelles remarquées (dont celle dAndré Bloc
à Antibes, en 1959). Manifestant - goût qui le distingue à
lépoque de la quasi-totalité de ses confrères - un vif intérêt
pour les expériences artistiques davant-garde(Nicolas Schoëffer,
Yves Klein...), il soriente au début des années soixante vers larchitecture-sculpture
que promeut André Bloc, attitude qui lamène à rencontrer
Paul Virilio, artiste et théoricien qui venait dachever une étude
consacrée à larchitecture militaire de la Seconde guerre mondiale.
Les deux hommes sassocient pour concevoir le centre paroissial Sainte-Bernadette
de Nevers (achevé en 1966), édifice sculptural en béton rappelant
aussi bien les bunkers chers à Virilioque certains aspects formels de la
chapelle de Ronchamp, conçue par Le Corbusier. Et les deux hommes lancent
aussi, en compagnie du plasticien Michel Carrade, une revue, intitulée
Architecture principe qui défenden particulier ce que lun et lautre
appellent la «fonction oblique»en architecture et en urbanisme. Toutefois,
fondée sur un malentendu - pour Parent il sagit essentiellement de lancer
un concept architectural provocant, intimant au public de «vivre à
loblique» sur des plans inclinés, quand Virilio, prophète
des catastrophes technologiques menaçant lhumanité contemporaine,
propose une nouvelle organisation urbaine «révolutionnaire» rompant
avec létalement horizontal sans verser dans la verticalité des
gratte-ciel, cette association explose avec Mai 68. Et dès lors Parent,
en dépit de beaux retours de vigueur intellectuelle anticonformiste (dont
se souvient avec bonheur Jean Nouvel, qui travailla dans son agence au début
des années soixante-dix), devient progressivement une figure, aussi inclassable
que séduisante, de lestablishment architectural français:
au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, il trouvera en particulier
une possibilité dexercer son goût et son talent pourles «architectures-sculptures»
monumentales dans la conceptionde centres commerciaux et de centrales nucléaires.
Si Parent incarne au cours des années soixante, plus radicalement encore
quAillaud, la figure de larchitecte-artiste posée comme une alternative
face aux grosses agences fabriquant les grands ensembles et les édifices
anonymes du hard-french, les expériences dateliers collectifs
plus ou moins pluridisciplinaires qui apparaissent en Franceà la même
époque poursuivent le même but en usant de moyens différents.
Le premier est celui de Montrouge, qui, fondé en 1958, regroupeJean Renaudie
(1925-1981), Pierre Riboulet (né en 1928), Gérard Thurnauer (né
en 1926) et Jean-Louis Véret (né en 1927). Son but est de renouer
avec lesprit de la Renaissance et douvrir la voie à un exercice politiquement
«progressiste» du métier (les quatre membres de Montrouge sont
des militants ou des sympathisants du parti communiste), tout en inventant une
écriture novatrice exprimant cette double volonté éthique
et esthétique. Aussi nest-il pas étonnant que la facture dun bâtiment
comme la bibliothèque pour enfants de Clamart (1965), proche à bien
des égards de celle de Simounet (exact contemporain des quatre de Montrouge,
mais qui, Algérie aidant, a pu commencer son uvre dès les
années cinquante), puisse être rattachée au courant «brutaliste»international.
Mais un tel oubli de soi au profit du groupe et des autres ne va pas sans difficultés:
Jean Renaudie, la personnalité la plus forte de léquipe, à
mes yeux, quitte lAtelier de Montrouge en 1968 pour créer sa propre agence
et produire une uvre on ne peut plus singulière et remarquable, qui
sachèvera trop tôt, malheureusement. Celle-ci, dont la pièce
maîtresse est la rénovation du centre dIvry-sur-Seine (qui précède
celle de Gisors), se fonde sur une conception de la ville en rupture avec celle
des Ciam, puisquelle semploie à mettre en uvre, selon des principes
combinatoires, une «logique de la complexité»: chaque appartement,
intégré à un édifice étoilé respectant
à son pied lordre de la rue, est conçu comme une entité
unique bénéficiant de terrasses et de vues calculées.
Aussi novateur quil ait été, lAtelier de Montrouge restait toutefois
proche dune agence collective gérée de façon plus ou moinstraditionnelle,
comme celle de Candilis-Josic-Woods. Mais lAtelier durbanisme et darchitecture
(AUA) créé quelques années plus tard tentera, lui, une expérience
beaucoup plus radicale autour de deux idées forces: celle de pluridisciplinarité
et celle de cogestion (sinon dautogestion). À lorigine du projet, un
urbaniste, Jacques Allégret. Avec quelques complices - architectes, décorateurs
- membres ou sympathisants du parti communiste, il fonde en 1960 une coopérative
dans le but de répondre à la conjugaison de «lévolution
rapide des techniqueset de la transformation profonde de lart de construire»;
celles-ci supposent en effet, explique-t-il, «lintervention de spécialistes
toujours plus nombreux tels que géographes, sociologues, urbanistes, enquêteurs
fonciers, juristes, experts financiers, architectes, ingénieurs et plasticiens».
Idée banale, rétrospectivement. Mais qui létait si peu en
France au début des années soixante que la loi, tout entière
subordonnée à lexercice libéral de larchitecture et au
système des Beaux-Arts réservant la part la plus noble de la commande
publiqueaux seuls architectes prix de Rome, linterdisait! Quà cela ne
tienne! Léquipe, à laquelle se joindront jusquà sa disparition
définitive(en 1986) quelques-uns des architectes (Paul Chemetov, Henri
Ciriani, Jean et Maria Deroche, Christian Devillers, Borja Huidobro, Jacques Kalisz,
Gérard Loiseau, Jean Perrotet, Jean Tribel...) et des paysagistes (Jacques
Simon, Michel Corajoud, Alexandre Chemetov...) les plus remarquables de leur génération,
sorganise en ateliers de création juxtaposés, réunis au
sein dune société civile dont dépendentles services communs
assurant la pluridisciplinarité et la gestiondes projets.
En raison de ses liens notoires avec les municipalités communistesqui lui
assurent lessentiel de ses commandes, lAUA aura bientôt dansle milieu
architectural français la réputation dêtre une officine du
PCF. Ce qui nest que partiellement exact, mais qui mettra le groupe (au sein
duquel Paul Chemetov fait rapidement figure de «chef») en porte-à-faux
avec le mouvement des idées contestataires post-68 au point dapparaître,
au début des années quatre-vingt, comme un bastion de lorthodoxie
moderniste. Il nempêche. Outre que lAUA concevra collectivement plusieurs
grands projets-phares de la fin des années soixante comme celui de la Villeneuve
de Grenoble, les différentes agences darchitecture, durbanisme et de
paysagisme regroupées en son sein produiront quelques-unes des réalisations
majeures de lépoque, les premières dans un style brutaliste voisin
de ceux des Smithson ou de lAtelier de Montrouge,les suivantes (celles de Ciriani
et de Devillers en particulier) dansune écriture beaucoup plus personnelle
et inventive: le Théâtrede la Ville à Paris (Georges Loiseau
et Jean Tribel, 1967); le quartier Arago-Zola-Robespierre-Pasteur de Saint-Ouen
(Paul Chemetov, 1972-1986); la «pièce urbaine» de La Noiseraie
à Marne-la-Vallée, qui rendrason auteur célèbre dans
le monde entier (Henri Ciriani, 1980);le parc des Coudrays à Maurepas-Élancourt
(Michel Corajoud);le parking des Chaumettes à Saint-Denis (Christian Devillers,
1984:cette superbe réalisation recevra la même année lÉquerre
dargentdu groupe le Moniteur, qui est une sorte de prix Goncourt darchitecture);le
Théâtre national de la Colline de Paris (Valentin Fabre, Jean Perrottet,
Alberto Cattani, 1985); le ministère des Finances à Paris (Paul
Chemetov et Borja Huidobro, 1982-1988). Et si lexistencede lAUA aura été
beaucoup plus conflictuelle que prévu (certains deses représentants
les plus en vue, tels Ciriani ou Devillers, ayant fini par en claquer la porte
avec plus ou moins déclat), son palmarès est éloquent puisque
ses membres peuvent se vanter davoir obtenu, à lépoque ou depuis,
trois Équerres dargent, deux Grands prix nationaux darchitecture (Paul
Chemetov et Henri Ciriani) et deux Grands prixnationaux du paysage (Jacques Simon
et Michel Corajoud).Aussi en rupture quaient été les «socialistes
utopiques» chers à Michel Ragon et les «socialistes scientifiques»
de lAtelierde Montrouge ou de lAUA avec les pratiques et labsence de recherches
théoriques du gros de larchitecture française à la fin des
années soixante, ce nest pas pourtant de ces deux nébuleuses passionnées
que survint lassaut décisif. Mais des étudiants de la section darchitecture
de lÉcole des beaux-arts qui, ayant «ras-le-bol» (comme on disait
alors) du système académique obsolète et affairiste dans
lequelon prétendait les faire entrer, vinrent à bout de leur école
en mai 1968.
Jai raconté ailleurs comment la chose, en détail, se passa.Je ne
rappellerai donc ici que lessentiel. Qui tient principalementau fait que, au
cours des années soixante, portée par le climat de révolte
agitant le Quartier latin, une petite constellation de brillants jeunes gens contestataires
apparut dans la vénérable école du quai Malaquais. Gavés
de lectures (les théoriciens des années soixante, Sartre et Lefebvre,
Althusser et Lacan, Barthes et les situationnistes, Foucaultet Lévi-Strauss,
mais aussi les poètes et les romanciers), fous de cinéma (la nouvelle
vague battait alors son plein), de peinture et de musique, ouverts sur le monde
(grâce aux revues et aux voyages à létrangerqui commençaient
à se généraliser), et par-dessus tout «engagés»
à corps perdu (dans le syndicalisme étudiant, lUnion des étudiants
communistes et les divers groupes «gauchistes» contre la guerre du Vietnam
et pourune «révolution culturelle et prolétarienne mondiale»),
ils étaient des idéalistes, des exaltés. Mais, si leur enthousiasme
les portait parfois au sectarisme, leur habileté de débatteurs savait
arracher ladhésion dune assemblée générale et faire
voter la grève le cas échéant.En outre, beaucoup dentre
eux avaient du talent et de lambition.Bien sûr ils connaissaient Maymont,
Friedman, Schein, Parent, lAtelier de Montrouge et lAUA, ainsi que leurs homologues
anglais, italiens, américains ou japonais. Ceux-ci étaient même,
dans leur diversité,les seuls de leurs aînés quils appréciaient.
Mais ils estimaientquil existait aussi chez eux de fâcheuses tendances
aux compromis.Car enfin larchitecture avait-elle encore un sens dans un monde
dominépar le capital et par la technique? Nétait-elle pas devenue,au
nom dun urbanisme moderne détruisant les villes anciennes etcréant
des périphéries pour «pauvres» dépourvues de toute
urbanité,un alibi pour la spéculation et le profit? Et quant aux
dépassements possibles de cette situation, ne se réduisaient-ils
pas,dans les conditions présentes, à lindustrialisation complète
dun côté, à lautoconstruction de lautre? Telles étaient
pour eux les seules,les vraies questions. Que partageaient, par-delà leurs
divergences,les artistes et les politiques, les maoïstes et les membres dUtopie-
dailleurs tous regroupés autour de léphémère revue
Melp. Aussinest-il pas surprenant que, toutes tendances confondues, Roland
Castro, Guy Naizot, Christian de Portzamparc, Jean Aubert, Jean-Paul Jungmann,Antoine
Stinco, Hubert Tonka et quantité dautres aient réponduà
ces interrogations par un déni global de larchitecture. Position extrême,
mais logique intellectuellement et moralement, qui les rapprochait de Guy Debord,
lequel, quelques années plus tôt, navait pas hésité
à exclure de lInternationale situationniste tous les architectes ou urbanistes,
fussent-ils aussi brillants que Constant, ayant prétendu trouver un débouché
pratique à leurs projets dans les conditionsde la «société
du spectacle». Et attitude qui les amena à outrepasseren radicalisme
les «radicalismes architecturaux» reconnus commetels aujourdhui dans
lhistoire de larchitecture internationale, puisquelle conduisit les plus exigeants
dentre eux non pas à proposer des projets architecturaux ou urbains polémiques
ou alternatifs commeHollein, Archistudio ou Koolhas, mais à abandonner
carrément lidée, devenue obscène à leurs yeux, de
devenir architecte pour mieux consacrerleurs vies à la seule entreprise
susceptible de redonner sens à larchitecture: la «révolution».
Un pareil emportement ne pouvait quêtre en phase avec les barricades et
les occupations dusines de mai 68. Aussi est-ce tout naturellement que lÉcole
des beaux-arts parisienne, transformée en assemblée générale
permanente et en atelier dagit-prop, devint une des forteressesdu mouvement.
Où production, profit, répression, État, architecture capitaliste
et enseignement de celle-ci furent critiqués violemment.À tel point
que, plusieurs mois plus tard, lenseignement nayant toujours pas repris, Malraux,
pas fâché de pouvoir en finir avecce dinosaure, prit la décision
de dissoudre la section darchitecturede lécole et de la remplacer par
un ensemble dunités pédagogiques darchitecture (UPA), libres de
leur pédagogie et accessiblessans concours dadmission.
Dans latmosphère joyeusement anarchique qui régnait alors, on vit
donc apparaître pour la seule région parisienne, progressivement,neuf
UPA dans lesquelles enseignants et étudiants se regroupèrent par
affinités. Deux ou trois prétendirent poursuivre lancien système,
mais toutes les autres prirent le parti dinnover. Les unes autour dun projet
politico-culturel comme UP1 (où se regroupèrent les sympathisantsdu
parti communiste et les piliers de lAUA) ou UP6 (la plus nombreuseet la plus
«gauchiste», qui réclamait le rattachement de lenseignementde
larchitecture à lUniversité), les autres autour dune ou plusieurs
personnalités (UP3 autour de Castex et de Pannerai, puis de Gaudin;UP7
autour de Ciriani, qui rejoignit plus tard UP8 fondée, à partirdune
scission dUP6, par un ancien étudiant de Louis Kahn, Bernard Huet).Et
la province ne fut pas en reste, qui vit la création, sur des bases contestataires
elles aussi, des UP de Grenoble, de Nancy, de Marseille,de Nantes, de Bordeaux...
Outre le complet et multiforme renouvellement de lenseignementqui allait sensuivre
- renouvellement qui est pour beaucoup dansla réémergence, depuis,
de larchitecture française à léchelle internationale -,
ce bouleversement fut décisif. Car non seulementil mit un terme au système
liant, via les prérogatives accordéesaux seuls architectes
prix de Rome, la commande publique de prestigeet un enseignement nécessairement
académique puisque orienté par lobtention de ce prix, mais encore
parce quil permit à bon nombrede contestataires fraîchement diplômés
de faire leurs premières armes dans lenseignement. Et de forger du même
coup les armes théoriqueset projectuelles qui, quelques années plus
tard, allaient leurpermettre, grâce à des édifices construits
cette fois, de faire opérerà larchitecture française daprès-guerre
un tournant décisif.Tournant qui fut rendu possible par un changement profond
(conséquence, lui aussi, des événements de Mai 68) de la
politique de lÉtat en matière darchitecture, durbanisme et de
construction.
Sous limpulsion de hauts fonctionnaires éclairés, au nombredesquels
larchitecte Joseph Belmont, se mirent en effet progressivementen place de nouvelles
politiques concernant trois domaines sensibles:la recherche architecturale et
urbaine (domaine jusque-là très négligé), avec le
CORDA; lobligation du recours à divers types de concours, bientôt
soumis à lavis dune «mission pour la qualité des constructions
publiques», en matière de commande publique darchitecture, durbanisme
et de paysagisme (procédure devenue nécessaire en raisonde labolition
des prix de Rome); la détection, enfin, de nouveauxtalents (via
le concours expérimental du Plan-Architecture-Nouvelle- PAN, devenu aujourdhui
EuroPAN - réservé aux jeunes diplômés,ou les Cahiers
de la jeune architecture). Et ces innovations décisives,dont les heureuses
retombées se sont fait longtemps ressentir avantquelles ne génèrent,
à leur tour, leur lot deffets «pervers»,furent accompagnées
par une autre qui ne le fut pas moins, même sises résultats sont
loin davoir été à la hauteur des espoirs quelle souleva
sur le moment: labandon des ZUP et des grands ensemblesau profit des «villes
nouvelles». Soit des créations ex nihilo,mais à distance
respectable cette fois des centres anciens, dentitésurbaines supposées
avoir été pensées comme des villes complètes,et donc
de pouvoir le devenir. Des villes, cest-à-dire (en principe)des systèmes
urbains complexes comme les villes anciennes; mais nouvelles, cest-à-dire
(en principe toujours) plus performantesque leurs modèles dépassés.
Ainsi, dans le courant des années soixante-dix, tout était en placepour
que larchitecture française change radicalement. Tout?Pas complètement.
Car il fallut que sajoutent, à cet ensemblede bouleversements que je viens
de décrire, deux facteurs décisifs.Le mûrissement de la génération
de 68, qui mit un certain temps à accéderà la commande. Et
les effets du débat qui allait dominer la scène architecturale internationale
tout au long de cette décennie:la querelle du postmodernisme.