Publications et écrit

 Retour à la liste
des thèmes

Architecture en France /  Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale
 

 précédent | suivant 

Les «Trente peu Glorieuses» de l’architecture française

On vante aujourd’hui volontiers les Trente Glorieuses économiques, célébréesen leur temps par Jean Fourastié. On construit la légende dorée deces trente années d’après-guerre en mettant en avant leurs tauxde croissance mirobolants. Durant cette époque bénie, nous rappelle-t-on, les mots «chômage» et «crise» n’existaient pas en France, etle progrès semblait aussi irrésistible qu’une marée montante. Le bâtiment du reste allait à marche forcée: plusieurs centaines de milliers de logements par an! Or, chacun connaît l’adage: quand le bâtiment va, tout va...

Pourtant... Pourtant au milieu des années soixante l’architecture française était confrontée à l’une des plus graves crises de son histoire. Rejetée par sa population, exclue du champ culturel et tenue pour secondaire par la critique internationale: jamais, en dix siècles, on ne l’avait vue plongée dans un gouffre aussi noir, elle qui, pendantdes lustres, avait servi de référence au monde entier. Le dernier géniede son histoire, Le Corbusier, venait de mourir tandis que, des deux successeurs possibles de sa grande école d’ingénieurs-constructeurs, l’un (Prouvé) était dépossédé de son entreprise, et l’autre (Le Ricolais) s’était exilé aux États-Unis, où il enseignait brillamment auprès de Louis Kahn à Philadelphie.

L’essentiel de ce qui se construisait alors, d’ailleurs, n’était guère convaincant, quels qu’aient été l’enthousiasme initial du public devant l’urbanisme et le confort modernes, et la performance accomplie par l’État en peu d’années pour résoudre la crise du logement.

Préfabrication lourde d’une part, urbanisme de «zoning» d’autre part, et, là-dessus, un emballage pseudo-artistique réputé tenir lieu d’architecture: tout tendait à la répétition d’un catalogue de boîtes, prêtes à poser où que ce soit. Édifices de prestige médiocres ou prétentieux érigés jusque dans les centres anciens en dépit de leur contexte; produits de laminage ou de moulage disposés sur d’anciens champs de betteraves, en barres, en tours ou en torsades, destinés à abriter «l’habitat du plus grand nombre»; et, raffinements suprêmes d’esprits frustrés par une enfance sans Lego, empilements «proliférants» de «cellules», appelés pompeusement «pyramides» ou «ziggourats».

Certes, c’était une époque bénie pour l’industrie françaisedu bâtiment! Celle où une seule tranche de logements HLM en englobait plusieurs milliers conçus selon quelques modèles de série, ce qui était assurément plus rentable pour les entreprises du BTP et pour les grandes agences d’architecture, mais qui détruisait du même coup le savoir-faire artisanal traditionnel (qui disparut quasiment en France à cette époque) tout en désespérant les architectes soucieux d’autrui et du destinde leur art. Celle des «grands ensembles», qui passaient alors pour exemplaires, mais qui ont défrayé depuis la chronique sociale tantils se sont montrés à l’usage, pour avoir été conçus comme des dispositifs urbains et architecturaux fondés sur la volonté de rompre avec les villes existantes, avoir préfiguré en quelque sorte, sur le plan spatial,ce qu’on nomme aujourd’hui l’«exclusion». Celle où le président Pompidou, saisi par la «modernité» comme le nouveau riche de Mon oncle , encourageait (pour ne parler que de Paris) les opérations spéculatives des quartiers Italie et de la place des Fêtes, voyait dans le Front de Seine et la Défense des répliques satisfaisantes de Manhattan, et décrétait que les villes françaises, désormais, devaient être retaillées aux normes de la circulation rapide automobile.

Entendons-nous. La crise du logement, après-guerre, avait été aiguë, comme le révélèrent le terrible hiver 1954 et les campagnes de défensedes sans-abri et des mal-logés menées par l’abbé Pierre. Il y avait eules destructions de villes entières sous les bombardements;la nécessaire reconstruction; le gonflement fantastique des villes,dû à la transformation d’une société française, encore majoritairement rurale à la fin de la guerre, en société urbaine industrielle; l’afflux d’une population immigrée, importée par les entreprises de main-d’œuvre, qui s’était logée vaille que vaille dans des bidonvilles; la fin de l’empire colonial enfin, et ses cortèges de rapatriés. Et il y avait l’exigence de soleil dans les appartements pour dompter la tuberculose, de cuisines propres et pratiques, de salles de bains, de W.-C. quine seraient plus à la turque, collectifs et situés sur le palier,sales, puants, malcommodes.

Bref, il convenait d’agir, et d’agir vite. Tâche à laquelle,avec une ardeur toute colbertienne, l’État s’attela en élaborant, via le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, puis ceux dela Construction et de l’Équipement, une succession de politiques volontaristes qui aboutit, entre 1955 et 1970, à la construction dequatre millions de logements collectifs dans les grands ensembles puis dans les ZUP, et de plusieurs centaines de milliers de maisons individuelles.

Contrairement à la légende, et même s’il ne saurait être questionde sous-estimer les aspects totalitaires qui constituèrent le substrat théorique de la Charte d’Athènes , l’invention du concept de grand ensemble, qui consista à créer des tranches autonomes de plusieurs milliers de logements standardisés à la périphérie des villes,c’est-à-dire dans des sites «naturels» mal équipés et mal desservis,ne fut donc pas, pour l’essentiel, une mise en forme d’hypothèses formulées quelques dizaines d’années plus tôt par les architectes d’avant-garde. En témoigne le fait que Le Corbusier, loin d’être à la tête du mouvement, fut tenu à l’écart de celui-ci. Au vrai, la prolifération des grands ensembles fut plutôt l’effet, cautionné par les idées de l’urbanisme moderne, d’une volonté planificatrice caractérisant un milieu fort différent de celui des Congrès internationaux d’architecture moderne: celui des grands commis de l’État, enfin en mesure,après la pause forcée de l’Occupation, de développer leurs desseins pour le compte d’un pouvoir fort (le gaullisme) vivant, depuisla Résistance, en compromis historique avec un parti communiste régnant sur les banlieues - le tout dans un climat d’expansion économique ininterrompue.

Cette volonté, néanmoins, n’eût pu trouver ses formes et ses discours justificateurs sans un environnement culturel favorable outrepassantle simple désir de «progrès» du public. La séduction qu’exerçaitsur les intellectuels l’idéologie totalitaire soviétique et, plus encore peut-être, leur aveuglement en matière de visible architectural eturbain lui furent, à cet égard, un allié précieux; tandis que la tradition «beaux-arts» perpétuée par les prix de Rome se mit, d’autre manière,à son service.
L’inculture de la société française en matière d’architecture et d’urbanisme fait, depuis des lustres, le désespoir des hommes de l’art. Aucune initiation à l’espace, à l’histoire urbaine et architecturale,que ce soit à l’école, au lycée ou à l’université. Quant aux phares intellectuels des Trente Glorieuses, si brillants qu’ils puissentnous apparaître aujourd’hui, leur ignorance doublée d’indifférence était, en ce domaine, stupéfiante. Sartre, si attentif pourtant aux tares de son époque? Pas la moindre allusion critique, dans les neuf tomesde ses Situations, aux dégâts de la «sarcellite». Mauriac?Son attachement presque exclusif aux maisons de maître du Bordelaiset aux hôtels particuliers des quais de Seine le rendait aveugle au présent architectural. Camus? Son goût pour la lumière de Tipasa jouant sur les cubes blancs de la ville algérienne «indigène» aurait pule rapprocher de Le Corbusier, mais aucune rencontre n’eut lieu. Merleau-Ponty? Ses livres majeurs, s’ils traitent de l’espace etde la peinture avec une superbe profondeur de pensée, restent muetssur l’architecture. Lacan? Une piste dans ses Écrits aurait sans doute mérité des développements. Malraux? Retrouver chez Le Corbusierle génie des bâtisseurs de Chartres suffisait à nourrir son lyrisme... Restait donc la Poétique de l’espace, de Bachelard - mais cette méditation sur le grenier, la cave ou le coin prenait tellement à rebrousse-poilles dogmatiques du toit-terrasse qu’elle ne fut guère entendue parles architectes. Il y avait bien aussi les critiques virulentes de l’urbanisme par les artistes et les théoriciens situationnistes adeptes de la psychogéographie et des «dérives urbaines», mais leurs articles étaient alors confidentiels. Restaient enfin les essais dérangeants, concernant le «droit à la ville», la «vie quotidienne» et les relations entre «art et technique», de ces deux grands marginaux qu’étaient àcette époque Henri Lefebvre et Pierre Francastel. Autrement dit peu de chose ou plutôt - car les textes de Bachelard, de Debord, de Lefebvre etde Francastel comptent parmi les plus décisifs qui aient été écrits dansle monde, à propos d’architecture et d’urbanisme, au cours du XXe siècle - peu de chose qui fût susceptible, au cours de ces années, d’être entendu.

Alors? Alors, dans ce désert culturel aggravé par une idéologie dominante - l’idéalisme rationaliste et utopique traduisant la foi de l’époque dans le progrès -, l’alliance entre la technocratie et la version beaux-arts du modernisme architectural devint, sans obstacle sérieux, hégémonique. Assez pour donner naissance à une version françaisedu «style international» qui fut baptisée plus tard, par un de ses actuels défenseurs, le hard-french. Toute de mesure, d’équilibre, de raisonet de bon goût français, elle alliait les signes formels de la modernité architecturale aux principes de composition beaux-arts (symétrie, axialité, etc.) encore enseignés à l’école parisienne du même nom, etles technologies de la préfabrication lourde aux visions rationalistes des planificateurs. Vus d’avion, les plans de masse des nouvelles cités étaient merveilleux: on eût dit, selon les goûts picturauxde l’architecte qui les avait conçus, des Mondrian ou des Miró. Mais à l’échelle du promeneur ou de l’utilisateur, ces effets s’évanouissaient, remplacés par l’empilement des cellules, le morne alignement résultant des «chemins de grue» et le paysagisme informe des espaces verts.

Est-ce à dire que la situation architecturale de la France était catastrophique? Pas entièrement. Car outre que l’invention duhard-french permit effectivement de résoudre la crise du logementen moins de vingt ans - certes provisoirement, certes au prixd’un enlaidissement des périphéries, et certes de façon telle quecette «résolution» a eu pour effet pervers de dessiner par avance,sur le territoire, une ségrégation spatiale dont la France paie aujourd’hui le prix -, il convient de noter qu’un certain nombre d’architectes, toutefois, parvinrent à l’infléchir, voire à y échapper.

Les plus fameux de ces hétérodoxes furent de grands anciens, liés depuis des lustres à l’avant-garde architecturale internationale.Même si certains d’entre eux, tel Jean Ginsberg (1905-1983), cédèrent au style nouveau riche des immeubles construits au cours des années soixante à Paris et sur la Riviera, tandis que d’autres, tel Eugène Beaudouin (1898-1983) - il coordonna la construction du tristement célèbre ensemble des Minguettes dans la banlieue lyonnaise avant de piloter la conception de l’ensemble de bureaux du quartier Maine-Montparnasse -, ne parvinrent pas toujours à résister au courant dominant de la construction publiquede série, tant ils étaient obsédés par l’idée d’industrialisationdu logement.

Ainsi Auguste Perret (1874-1954) poursuivit-il jusqu’à sa mortune œuvre rigoureuse, fondée sur une maîtrise parfaite des structureset des matériaux (le béton essentiellement), et sur le déploiementd’une écriture architecturale que je qualifierais volontiers de «classique-moderne» dans la mesure où elle allie des principes rappelant ceux de l’Antiquité gréco-romaine aux inventions plastiques des premiers maîtres (dont il fut) de l’architecture du XXe siècle: la place de la gare à Amiens (1942-1958), les laboratoires de Saclay (1948-1953) et, plus encore, ce chef-d’œuvre (un peu froid à mon goût) d’architecture et d’urbanisme rationaliste qu’est la reconstruction du Havre (1945-1960), entreprise pour laquelle il fit appel à plusieurs de ses élèves,en furent les jalons majeurs.
Ainsi André Lurçat (1894-1970), membre des Ciam dès leur création en 1928, auteur d’un pavillon pour le quartier expérimental du Weissenhofà Stuttgart, puis établi, peu après Bruno Taut, en Union Soviétique (de 1934 à 1937); il reconstruisit Maubeuge (1945-1953) avant de multiplier ses interventions en banlieue parisienne pour le compte des mairies communistes. Cette position politique généreuse, quoique quelque peu myope rétrospectivement, l’amena à concevoir des «cités-jardins verticales», sortes de grands ensembles moins sinistres que la moyenne, dont l’archétype est le quartier Fabien (1948-1960) de Saint-Denis.

Ainsi Marcel Lods (1891-1978), célèbre dès l’avant-guerre pour avoir construit, en association avec son collègue Eugène Beaudouin et l’ingénieur-constructeur Jean Prouvé (1901-1984), virtuose de l’usagede la tôle pliée, la fameuse Maison du peuple de Clichy, dans laquelleon peut voir l’ancêtre des édifices high-tech d’aujourd’hui. Il poursuivit après la guerre ses expériences d’industrialisation du bâtiment dansla reconstruction de Sotteville-lès-Rouen (1948-1955), la conceptiondes grands ensembles de logements des Grandes Terres (Marly-le-Roi, 1957-1959) et de la Grand’Mare (Rouen, 1968-1970), ou l’édification de la Maison des sciences de l’homme à Paris (1970).

Ainsi Georges-Henri Pingusson (1894-1978), qui avait été associédans les années trente à Robert Mallet-Stevens et qui avait construità cette époque plusieurs bâtiments postcubistes, dont le fameux hôtel Latitude 43 à Saint-Tropez. Il poursuivit-il ses recherches parla construction de l’ambassade de France à Sarrebrück, la reconstruction du village de Waldwisse, l’édification de plusieurs églises remarquables en Moselle et, surtout, par la conception du Mémorial de la déportationà Paris, qui constitue l’aboutissement et le sommet de sa carrière:plus qu’un bâtiment en effet, il s’agit d’une œuvre anticipant surles recherches d’artistes contemporains comme James Turrell ouRobert Irwin, où l’émotion saisissant celui qui la parcourt est tout entière créée par un travail savant sur l’espace et la lumière.

Ainsi Pierre Vago (né en 1910), qui avait été dès 1932 le premier rédacteur en chef de la revue en langue française défendant l’architecture moderne (l’Architecture d’aujourd’hui). Il n’amorça vraiment sa carrière d’architecte qu’après la guerre. Ce tournantlui permit de concevoir les plans d’aménagement de Tarascon, de Beaucaireou du Mans (de 1945 à 1948); de participer au mouvement de «renouveaude l’art sacré» en construisant la basilique Saint-Pie-X de Lourdes en 1958; ou d’être invité à bâtir au début des années soixante un immeuble d’habitation dans le quartier expérimental du Hansaviertel à Berlin,aux côtés de Gropius, d’Aalto et de Niemeyer.

Ainsi enfin Le Corbusier (1887-1965) acheva-t-il, après la guerre, son œuvre exceptionnelle dans une apothéose qui constitue, à mes yeux, la part la plus sublime de son travail. Renouvelant complètement son écriture, il abandonna l’«architecture blanche» de ses villas de l’entre-deux-guerres au profit d’un expressionnisme plastique fondé sur la mise en forme du béton. Et cette manière ultime du fondateur de lEsprit nouveau, dans laquelle les masses principales continuent, comme à la villa Savoye de Poissy (1929-1931), de donner l’impression d’être suspendues dans l’air au lieu de prendre appui directement sur le sol, balance entre le «brutalisme» des Unités d’habitations de Marseille (1952), de Rezé, près de Nantes, de Briey-en-Forêt et de Firminy, l’ascétisme cistercien du couvent de la Tourette à l’Arbresle, près de Lyon (1960), et le baroquisme triomphant de la chapelle de Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (1950-1955) - baroquisme dont les formes libres prirent sur le moment à contre-pied ceux des admirateurs de Corbu qui voyaient en lui un adepte intransigeant de l’angle droit, et dont on trouve aussi l’écho dans la fameuse façade du palais de l’Assemblée du Pendjab à Chandigârh (1962), édifice grandiose se mirant dans l’eau du bassin qui l’encercle, comme en lévitation.

Rivaliser avec de tels anciens, et surtout avec Le Corbusier, dont la figure était si écrasante qu’elle en semblait indépassable,n’était pas chose aisée pour la nouvelle génération. D’autant que la conjoncture, pour être favorable au bâtiment comme on l’a vu, n’était guère ouverte à l’expérimentation, sinon à celle visant à la normalisation et à l’industrialisation. Aussi n’est-ce pas tant du côté des disciples avérés de Le Corbusier, même aussi intéressants que Jean Bossu (1912-1983) ou André Wogenscky (né en 1916), qu’il faut chercher pour découvrirdes architectes de premier plan dans la génération parvenue à maturitéau cours des Trente Glorieuses. Mieux vaut en effet se tourner, pour trouver des œuvres toujours susceptibles de nous émouvoir ou de nous intéresser, soit du côté de cette création collective de style moderne «balnéaire», néo-Arts déco, que fut la nouvelle ville de Royan,où Guillaume Gillet (1912-1987), associé à l’ingénieur René Sarger, construisit une étonnante cathédrale; soit du côté de personnalités originales, et parfois relativement isolées en raison de leur caractère fantasque ou difficile, comme Aillaud, Albert, Bossard, Bruyère, Pouillon, Simounet et, dans une moindre mesure selon moi, Zehrfuss;soit du côté du fameux trio associant trois membres du Team X:Candilis, Josic et Woods.

Le premier des architectes à avoir produit un ensemble de logementsHLM franchement en rupture avec la banalité répétitive des grands ensembles est aussi celui dont l’œuvre se réduit - ou presque - àce brillant début. Bien qu’elle n’ait cessé d’être visitée depuis parles architectes, la cité des Bleuets à Créteil, conçue par Paul Bossard entre 1959 et 1962, n’a pas en effet ouvert à son auteur la carrière qu’il méritait. Inventant lui-même son procédé de préfabrication, exaltantla rusticité du matériau béton rehaussé par l’emploi de pierres schisteuses disposées en surface par les ouvriers, et se souciant avant toute chose des comportements des futurs habitants non assimilés àcette sorte de héros normalisé que célèbre le Modulor, Bossard y tentait pourtant de mettre en œuvre une idée-force qui aurait mérité d’être approfondie: celle d’agencement à trois dimensions (stéréotomique)des volumes à l’intérieur d’une structure continue, évolutive.

Bien qu’il ait connu, plus encore que Bossard en apparence, des déboires sérieux, Fernand Pouillon (1912-1986), au contraire, a eu une carrière publique qui s’est traduite par une œuvre abondante et variée. Adepte, dès ses premières réalisations participant à la reconstruction de Marseille (les immeubles en façade du Vieux-Port, en particulier), de l’usage massif de la pierre et de formes urbaines néoclassiques, il a été, pour cette raison, critiqué par ses confrères «modernes» des années soixante, avant que son travail (dont une large part se situe en Algérie, qu’il s’agisse de ses trois grandes «cités» d’Alger construites entre 1953 et 1957, ou de ses complexes hôteliers conçusde 1965 à 1984) ne soit réapprécié à la faveur de la vague postmodernistedes années soixante-dix. Mais, par-delà ces questions stylistiquesqui en ont fait un architecte discuté, il se voulut aussi un bâtisseur- un «affairiste», dirent ses adversaires - capable de produire des logements de qualité au moindre coût, entreprise qui l’amena à fonderle Comptoir national du logement puis - mésaventure qui acheva de construire sa légende dans les médias non architecturaux - à connaîtrela prison pour faillite en 1964.

Si Pouillon posa volontiers au héros victime d’une injustice,Émile Aillaud (1902-1988), lui, se réserva le rôle du poète inspiré. Pourtant, il avait commencé avant la guerre une carrière d’architecte mondain, introduit dans le milieu de la mode, qui l’avait écartéde ses contemporains «modernes» liés aux Ciam. Mais l’évolution dela demande l’ayant conduit, au lendemain de la guerre, à consacrer l’essentiel de ses activités à la conception de grands ensembles, il s’employa à trouver pour ce faire des voies originales en contradiction avec les thèses de la Charte d’Athènes, qu’il détestait. Répudiant la préfabrication lourde et son corollaire, le chemin de grue, il opta pour une autre voie d’industrialisation de la construction, le coffrage glissant, qui lui permit des formes libres, des percements nonconventionnels dans des façades polychromes et des agencements de bâtiments s’efforçant de créer des enclos ouverts rappelant des morphologies des villes italiennes. En tant que tentative pour rompre aussi bien avec la banalisation formelle de l’architecture qu’avecle mépris de la ville au profit de la nature urbanisée qui dominait alors, cette démarche fut remarquable. Mais elle ne parvint pas, cependant, à échapper aux tares de ce qu’elle dénonçait. Quelles qu’aient été, en effet, l’apologie de la variété et la célébration de la poésie qui ont accompagné, par exemple, la construction du grand ensemble de la Grande Borne à Grigny (qui, avec ses changements d’échelle, ses lieux clos, ses couleurs et ses fresques, fit événement lors de son achèvement en 1971), celles-ci ne suffirent pas à contrecarrer le gigantisme du projet. Lequel peut être lu aujourd’hui comme une tromperie esthétisante, son plan introverti et diffracté étant devenu un facteur d’illisibilité, et ses «événements» (le portrait en façade de Rimbaud, en particulier) un maquillage pseudo-poétique de la pauvreté.

Aillaud vouait aux gémonies les thèses urbaines de Le Corbusier.Tel n’était pas le cas de Bernard Zerhfuss (né en 1911), lié aux Ciamdès avant la guerre et qui a développé une œuvre dont la qualité majeure,à mes yeux, est son inventivité constructive - due peut-être à ses liens avec Luigi Nervi et Jean Prouvé. Associé à Marcel Breuer et à Luigi Nervi,il réalisa le palais de l’Unesco, à Paris; avec Prouvé, il conçut l’usine Renault de Flins (1959); et, sur un concept structural de Nervi, et avecla collaboration de Jean Prouvé pour les menuiseries métalliques, il fut le coauteur (avec les architectes Camelot et de Mailly et l’ingénieur Esquillan) de ce chef-d’œuvre du high-tech des années cinquante mettant en œuvre des voiles de béton qu’est le palais du CNIT, à la Défense (1959), aujourd’hui malheureusement défiguré par l’installation de boutiquessur plusieurs niveaux, qui rendent illisible son espace intérieur.Mais Zerhfuss commit aussi, énorme bévue qui relativise la qualité deson œuvre, le grand ensemble des Hauts du Lièvre, à Nancy, où deux immeubles décalés forment une barre longue de quatre cents mètres dominant la ville.

À contre-courant de Zerhfuss et, plus généralement, de l’école des ingénieurs constructeurs française privilégiant le béton armé ou précontraint, l’originalité du travail d’Édouard Albert (1910-1968) tint dans ses recherches concernant les ossatures métalliques légères:si sa faculté des sciences de Jussieu à Paris (achevée après sa mort)est évidemment fort contestable, son «gratte-ciel» d’habitation,rue Croulebarbe à Paris (1960, en association avec Roger Boileauet Henri Labourdette), est une incontestable réussite. Sa rigueurformelle s’oppose en tout point au lyrisme et à l’usage des formes courbes qui caractérisent la production de son contemporain André Bruyère(1912-1998).

Personnage attachant qui fut un résistant actif, celui-ci définiten effet, dans son livre polémique Pourquoi des architectes? (1968)où il prit parti pour les jeunes contestataires, l’architecture comme«la façon de mouler une tendresse sur une contrainte» en rejetantla dictature moderniste du damier urbain «disciplinaire et dictatorial». Auteur, en particulier, d’un hôtel remarquable (La Caravelle, àla Guadeloupe, 1962), il aménagea aussi les appartements ou les maisonsde plusieurs de ses amis. Toutefois, à partir de 1977, son désir de construire de grands bâtiments dressés en forme d’œuf où que ce soit et quel que soit le programme (projets pour le Centre Pompidou, pourun gratte-ciel à New York, pour une tour logements/hôtel à Monaco) tourna, me semble-t-il, à la marotte.

Comme Bossu ou Wogenscky, Georges Candilis (1913-1996), Alexis Josic (né en 1921) et Shadrach Woods (1923-1973) avaient travaillé auprès de Le Corbusier - Candilis et Woods avaient notamment dirigé le chantierde l’Unité d’habitation de Marseille. Toutefois, l’implication active de ce trio cosmopolite dans les débats internationaux d’après-guerre - une exception dans la situation française de l’époque! - le conduisit bientôt à prendre ses distances, via le Team X, avec le dogmatismede la Charte d’Athènes. Consacrant l’essentiel de son activité àla conception de programmes de logements de grande ampleur, leur équipe développa alors une problématique mégastructurelle d’essence structuraliste, proche de celle des Anglais Smithson ou des Hollandais Van Eyck et Bakema, qui l’amena à braver l’interdit jeté par Corbusur la «rue-corridor», en prônant le rétablissement de la «fonction rue». Mais ces nouveaux principes, en raison peut-être du gigantismede l’opération (100 000 habitants prévus!), se montrèrent finalement peu convaincants à Toulouse-le-Mirail (dont le plan est le résultatd’un concours gagné en 1961 par l’équipe Candilis-Josic-Woods).Même si, précisés à l’occasion du concours international (gagné parles mêmes en 1963) pour l’Université libre de Berlin-Dalhem, ils eurent une grande influence sur le développement ultérieur de l’architectureet de l’urbanisme français.

Avant leur association avec Josic, Candilis et Woods avaient travaillé, comme beaucoup de jeunes architectes français tels Bossu, Écochard, Herbé, Pouillon ou Zehrfuss, en Afrique du Nord ou au Liban (alors protectorat français). Mais c’est d’Algérie même, et nonde la métropole, qu’émergea, avec la construction dans le courantdes années cinquante de la cité de transit de Djenan el Hassan, d’un ensemble de logements à Timgad et du centre Albert-Camus d’Orléansville, l’une des personnalités les plus remarquables de l’architecture française de la seconde moitié du siècle, Roland Simounet (1927-1996).Né comme Camus en Algérie, Simounet était un humaniste anticolonialiste comme l’auteur de l’Étranger. Aussi la première époque - algérienne -de sa carrière (qui s’achève avec l’indépendance en 1962) a-t-elle été essentiellement consacrée à mettre au point une écriture urbaine et architecturale unissant tradition et modernité. Démarche rigoureuse, sur le plan tant éthique qu’esthétique, qui allait faire de lui, en dépit de sa modestie et de sa discrétion, un repère majeur pour quelques-uns des meilleurs jeunes architectes des années quatre-vingt, époque à laquelle il réalisera la part la plus aboutie de son œuvre.

Avec Bossard, Aillaud, Albert, Bruyère, l’équipe Candilis-Josic-Woods et le premier Simounet, se dessine un tournant dans l’architecture française d’après-guerre. Celle-ci s’était repliée sur elle-même, quasi exclusivement occupée à répondre aux questions spatiales et constructives posées par l’État afin de résoudre à la hâte le problème du logement. Et si les meilleurs de ses représentants avaient alors œuvré de façon sincère, quoique aveugle trop souvent, la majorité de ses prix de Rome et autres «diplômés par le gouvernement» avait fait des affaires à cette occasion, et des affaires juteuses, souvent. Rompre avec ce système aux quatre niveaux 1/de la formation - avec la critique de l’archaïsme de la section d’architecture de l’École des beaux-arts, génératriced’inculture; 2/de l’exercice du métier, dominé par l’Ordre des architectes et le système de la commande publique; 3/de l’objet de celui-ci, tenu majoritairement pour la (re)production d’édifices et de grands ensembles hard-french; 4/du mépris affiché du milieu architectural français pour la théorie, d’où sa non-insertion (délibérée) dans les débats internationaux: tels étaient donc les enjeux des grandes polémiques qui, avec ce tournant, s’annonçaient. Il fallut rien moins qu’une quasi-explosion politique, sociale et culturelle de la société française - les événements de 1968 - pour que la crise, déjà sensible chez ces pionniers que furent, chacun à leur manière, Bossard, Aillaud, Candilis-Josic-Woods et le premier Simounet, et de plus en plus vive à mesure que s’engagèrent de nouvelles expériences dans le courant des années soixante et soixante-dix, pour que cette crise, donc, de l’architecture française trouve une issue féconde et régénératrice.