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Architecture en France /  Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale
 

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Prologue

Dans la nuit du 1er septembre 1965, devant un cercueil drapé de tricolore dressé sur un autel au centre de la cour Carrée du Louvre illuminée, André Malraux achève sa péroraison:
«Le Corbusier, vous que j’ai vu si ému par l’hommage filial du Brésil, voici l’hommage du monde...»

La voix vibrante, mélodramatique, de l’auteur de la Condition  humaine, devenu ministre de la Culture du général de Gaulle, s’enfle pour évoquer les messages de condoléances parvenus des quatre coins de la planèteà l’annonce de la mort accidentelle de celui que beaucoup tiennent,à égalité avec Frank Lloyd Wright, Ludwig Mies Van der Rohe ou Alvar Aalto, pour le plus grand architecte du XXe siècle. Puis il conclut:
«Et voici enfin la France - celle qui vous a si souvent méconnu,celle que vous portiez dans votre cœur lorsque vous avez choisi de devenir français après deux cents ans - qui vous dit, par la voix de son plus grand poète: ‹Je te salue, au seuil sévère du tombeau!›
Adieu mon vieux maître et mon vieil ami.
Bonne nuit...
Voici l’hommage des villes épiques, les fleurs funèbres de New Yorket de Brasilia.
Voici l’eau sacrée du Gange, et la terre de l’Acropole.»
Scène admirable. Grandiose autant qu’anachronique dans son désirde prolonger, sur le mode de l’oraison funèbre chère au Grand Siècle de Louis XIV, la saga légendaire des «grands hommes» qui bâtirent la France. Mais scène révélatrice aussi, pour trois raisons au moins.

En premier lieu, parce que cet hommage de la République enversLe Corbusier sonne comme un rattrapage, que Malraux reconnaît d’ailleurs volontiers: même après la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire pourtant à une époque où l’architecte d’origine suisse était parvenu au faîte dela gloire internationale, l’État, les collectivités locales etles promoteurs privés français - hormis le ministre (et maire de Firminy) Claudius-Petit et l’Église catholique (un comble, dans la mesureoù celui qu’on surnommait «Corbu» était un agnostique issu d’un milieu protestant!) - avaient continué sinon à ignorer le maître de la villa Savoye, de Ronchamp et de Chandigârh, du moins à éviter de lui passer commande.

En deuxième lieu, parce que cette célébration posthume et officielle,en forme de leçon d’instruction civique et artistique administrée au peuple français par son ministre de la Culture, d’une «gloire nationale» venant de disparaître en dit long sur la position régalienne qu’occupe toujours en France l’État en matière de gestion de la société - économie, aménagement, urbanisme, culture et... architecture bien entendu.

En troisième lieu, parce que l’emphase de cette oraison funèbre,quand bien même elle est le registre habituel de Malraux, finit par intriguer: et s’il s’agissait de masquer, en vient-on à se demander,sous des phrases héroïques célébrant un monstre sacré si imbu deses théories qu’il s’était montré incapable d’engendrer autre choseque des ennemis ou des épigones, la situation alors tragique de l’architecture française, tenue pour peu de chose à cette époque(hormis Corbu, bien sûr) par la critique internationale?

Ces trois révélations implicites - omnipotence de l’État, statut tutélaire de Le Corbusier, complexité des relations entre ces deux absolutismes et la création - d’une cérémonie dont seule la majesté fut, sur l’instant, relevée par la presse sont les trois caractéristiques majeures de l’histoire de l’architecture française depuis la fin dela Seconde Guerre mondiale. Même si, depuis une vingtaine d’années,cette situation singulière a inversé le sens de ses effets, puisqu’ellea produit un superbe renouveau qui place l’architecture française en tête du palmarès international. Aussi ces trois traits d’où procèdele caractère exceptionnel de ce qu’on me permettra de nommer, sans nuance chauvine, le cas français ont-ils été au centre de chacun des épisodes d’une histoire scandée non seulement par l’évolution - plus ou moins commune à l’ensemble des pays occidentaux - des techniques, des «styles» et des théories, mais plus encore peut-être par celle des politiques publiques en matière d’urbanisme et de logement qui se sont succédéen France depuis la guerre, ainsi que des débats politiques et théoriques ayant agité l’intelligentsia dans le même temps. Histoire mouvementée dont le tournant, marqué par le décret (signé lui aussi par Malraux!) déclarant dissoute l’ancienne section d’architecture de l’Écoledes beaux-arts de Paris, a du reste coïncidé avec l’événement culturel et politique majeur de l’après-guerre en France: Mai 68 et ses retombées.