aurice Nadeau, l'irréductible
détracteur qui résiste aux louanges que la
critique adresse aux oeuvres de l'écrivain
d'après la Semaine sainte, a deux bêtes
noires : la trahison du surréalisme et l'exaltation
d'Elsa. Parler du couple, c'est parler d'Elsa Triolet, et
qu'on le veuille ou non, c'est retrouver la
polémique. Car celle qu'Aragon rencontre en 1928,
épouse en 1939, et commence à chanter pendant
la guerre pour ne plus cesser de le faire, occupe une place
centrale dans la mythologie aragonienne. Pour la rumeur
publique et les conversations de salon, la cause est
entendue : l'égérie est le mauvais
génie, responsable d'un détournement
d'écrivain, pris aux surréalistes et remis aux
communistes. Cette caricature n'a d'intérêt que
parce qu'elle conduit à s'interroger sur les raisons
littéraires de sa genèse. L'insistance
d'Aragon à mettre Elsa au coeur de son oeuvre et la
démesure du culte de sa femme d'une part,
l'acharnement de celle-ci à exister
littérairement par ses propres romans d'autre part,
expliquent en grande partie le trouble qu'ils font
naître. Les années 60 sont le point culminant
de la mise en scène du couple, au moment où
ils retrouvent tous les deux la faveur du grand public.
On peut prendre Aragon au mot, qui publie en 1964 Il
ne m'est Paris que d'Elsa, pour remarquer que depuis
1929, la succession de leurs résidences parisiennes
scande les périodes de leur vie commune.
Installés d'abord dans l'atelier de la rue
Campagne-Première, au coeur de la bohème
artistique et littéraire d'où ils viennent
tous les deux, ils n'y résident qu'entre deux longs
séjours en URSS. En 1935, ils
déménagent pour la rue de Sourdière,
derrière le marché Saint-Honoré. On
peut souligner la symbolique d'une installation à
mi-chemin entre la Rive gauche intellectuelle et le quartier
de la Bourse où se fabriquent les journaux, notamment
communistes : Aragon travaille alors à faire le pont
entre le parti et les intellectuels. Ils resteront dans ce
deux pièces jusqu'en 1960. Mais en 1952, ils ont fait
l'acquisition du moulin de Saint-Arnoult en Yvelines,
à 50 kilomètres de Paris. À
l'époque des plus grandes tensions de la Guerre
Froide, c'est le signe d'une volonté de se
ménager une retraite. En 1960, le dernier
déménagement vers la rue de Varennes est un
retour sur la Rive gauche. Certes, ils sont tout près
de la rue Sébastien-Bottin où siège la
maison Gallimard qu'Elsa a fini par rejoindre à son
tour. Mais bien loin du Montparnasse des débuts, ils
sont sur les lieux mêmes du pouvoir, dans le quartiers
des ministères. Au moment où Aragon commence
à devenir lui-même un monument, et le couple
une institution de la vie parisienne.
Dès l'origine, Elsa Kagan fut étroitement
mêlée à la vie littéraire russe :
amie d'enfance de Roman Jakobson, rencontrant à
quinze ans Maïakovski qui entre dans la « famille
» en devenant plus tard l'amant de sa soeur Lili,
elle-même mariée avec Ossip Brik, autre pilier
d'un futurisme russe, alors en pleine vigueur. Dès
1918, elle s'exile pour épouser l'année
suivante le Français André Triolet, qu'elle
quitte vite pour vivre une errance européenne entre
Paris et Berlin. Encouragée, paraît-il, par
Maxime Gorki, elle écrit alors plusieurs
récits en russe. Après la rencontre d'Aragon,
c'est évidemment elle qui lui ouvre les portes des
cénacles moscovites à l'occasion de leurs
longs séjours en URSS. Et pendant qu'Aragon apprend
le russe, elle se met de son côté à
écrire en français. Les nouvelles de
Bonsoir, Thérèse paraissent en 1938,
juste avant ses souvenirs sur Maïakovski dont des
extraits passent dans la NRF. Pendant la guerre, elle publie
encore d'autres nouvelles (Mille regrets, 1942) et
son premier roman (le Cheval Blanc, 1943). Suivant
Aragon dans la clandestinité, elle donne aux
Éditions de Minuit les Amants d'Avignon sous
le pseudonyme de Laurent Daniel. Lorsqu'elle reçoit
en 1945 le prix Goncourt pour le premier Accroc
coûte deux cents francs, sa carrière est
définitivement lancée. Le couple
littéraire passe désormais par les mêmes
phases : comme Aragon, elle est vite prise dans la Guerre
Froide et ses ouvrages mal reçus ; comme lui, elle
participe activement à la mobilisation intellectuelle
du camp « progressiste », et tout
particulièrement du côté du CNÉ
dont elle est longtemps vice-présidente ; comme
Aragon encore, elle contribue à la
déstalinisation par son roman le Monument
(1957) ; et comme lui toujours, elle retrouve la faveur
de la critique et du public à la fin des
années 50, avec la trilogie de « Âge de
nylon ». On a déjà largement glosé
sur l'inconfort, réel, d'une position à ce
point associée à celle de son mari, et sur la
difficulté d'exister comme écrivain autonome,
à part entière.
Et ce, d'autant plus qu'Aragon qui la couvre de
poèmes et d'égards littéraires depuis
la guerre, en rajoute encore après la Semaine
sainte : c'est en 1959 Elsa, poème ; en
1960, une anthologie Elsa Triolet choisie par Aragon
; en 1963, le Fou d'Elsa ; en 1964, Il ne
m'est Paris que d'Elsa. Il y a un ton particulier
d'Aragon chantant Elsa. C'est un mélange d'adoration
et de prévention de ce que celle-ci peut susciter de
réprobation :
J'ai beau le dire comme une guerre
déclarée
Comme l'enfer qui sort de l'avaleur d'étoupe
On ne veut pas me croire Ils se sont fait
Une image de moi peut-être à leur image
(...)
J'ai beau crier que je t'adore
Et ne suis rien que ton amant
(Elsa, poème, 1959)
Un peu comme si le poète détournait sur la
femme aimée et sur l'amour proclamé les
regards suspicieux qui le cernent. Il serait ridicule d'en
tirer l'idée qu'il « utilise » son amour
d'une manière cynique, mais le thème
littéraire d'Elsa constitue bien une forme
d'échappatoire aux regards et aux contraintes. Au
delà de l'impressionnant tour de force qu'est
l'assimilation de la métrique et de la mystique
arabes, il y a là peut-être un
élément essentiel de l'incontestable
réussite du Fou d'Elsa. Le thème du
« Fou », le Medjnoun qui chante l'amour
impossible, et qu'on enferme pour sa folie sans pouvoir
l'atteindre ni l'empêcher de chanter, c'est la
rencontre entre un lointain patrimoine poétique et le
ton qu'Aragon avait déjà pour chanter Elsa.
C'est d'ailleurs aussi le ton de la critique d'Aragon, celle
de ses articles sur la littérature, l'art ou le
cinéma.
Les temps pourtant ont changé. Les
témoignages des années 50 font parfois la
description d'un couple sur la défensive, cassant et
autoritaire. À ces années du couple
régnant, succèdent celles du couple en
scène, un peu comme l'autre couple mythique que
forment Sartre et Beauvoir. Les magazines entretiennent
cette image : Aragon et Elsa ouvrent les portes du moulin ou
de la rue de Varennes aux photographes de Vogue ou de
Elle, et ils sont présentés par l'amie
Edmonde Charles-Roux ou l'ami François Nourrissier.
Avec la Mise à mort (1965) et Blanche ou
l'oubli (1967), c'est jusque dans le roman qu'Aragon
fait entrer Elsa. C'est de bonne grâce qu'il proclame
à propos du personnage féminin de la
Mise à mort : « J'avoue, oui :
Fougère, c'est Elsa Triolet ».
Depuis 1964, la publication en alternance, volume
après volume, de leurs OEuvres romanesques
croisées, est le point culminant de cette
volonté d'inscrire pour la postérité
l'image du couple créateur. Mais les ORC sont
aussi beaucoup plus que cela : une étape essentielle
dans la construction, par Aragon, de la continuité de
sa vie et de son oeuvre.