i le principe et la difficulté du
double-jeu relèvent avant tout des profondes
divergences entre la politique et le littéraire qui
possèdent chacun leurs rythmes et leurs enjeux
propres, il faut cependant convenir que la Guerre Froide est
pour beaucoup dans l'échec de ce jeu trouble
où Aragon a déjà donné la mesure
de son art. Il n'y aura pas de seconde Drôle de
guerre, comme une respiration permettant de trouver un moyen
de sortir de la pression du Pacte germano-soviétique.
Quand la Guerre Froide éclate en 1947,
l'écrivain est en pleine lumière, pris dans
une actualité sur laquelle il a du mal à
imprimer sa marque originale. Parler d'une « heure du
choix » n'aurait guère de sens tant le choix va
de soi et qu'il est déjà fait.
Pour Aragon, la poésie nationale représente,
on l'a vu, la volonté de s'inscrire dans la
continuité de la guerre. L'autre continuité
possible, celle des romans du « Monde réel
», est déjà condamnée quand
éclatent au grand jour les tensions politiques.
Aurélien, le roman écrit pendant la
guerre, est publié en 1945 dans une
indifférence générale. Tout comme
les Voyageurs de l'impériale, achevés
en 1939, mais qui ont dû attendre 1947 pour être
publiés dans leur version intégrale. Ce n'est
que bien plus tard qu'Aurélien sera
tiré de l'oubli initial pour devenir le monument
littéraire qu'on célèbre aujourd'hui.
Le roman, dont il est convenu de dire qu'il est celui
où l'auteur a versé le plus de lui-même,
à la faveur sans doute des circonstances de la guerre
et du choc de la disparition de sa mère en 1942, sera
en effet reçu bien plus tard comme un roman d'amour -
ce qu'il est, bien sûr - et à la faveur d'un
oubli de son contenu positif, de sa « morale »
politique - qu'il contient aussi. Car Aurélien
est le roman d'un double échec, amoureux et
politique, dès lors que sa figure centrale perd
à la fois Bérénice et l'occasion d'une
rupture salutaire : contrairement à l'Armand
Barbentane des Beaux Quartiers, Aurélien est
celui qui accepte d'endosser les habits du bourgeois et
d'entrer dans l'usine que sa classe le destine à
diriger. On ne peut s'empêcher de voir dans cette
lecture sélective et tardive qui ne retient que
l'amour d'Aurélien et de Bérénice, une
forme de contrebande inversée, en tous points
opposée à celle des poèmes de guerre
où la chanson d'Elsa permettait de faire passer le
« message » politique...
Dans l'immédiat, le « Monde réel
» est dans l'impasse, à contretemps de ce
qu'attendent ses éventuels lecteurs. À ceux
qui, dans le champ littéraire, reprochent au
poète ses vers « de circonstances »,
s'opposent, dans le parti, ceux qui s'étonnent de la
futilité du romancier. Les Communistes
formeront sa réponse aux derniers, montrant aussi par
là ceux qu'il choisit de contenter, choix
redoublé d'ailleurs par celui de l'éditeur, la
Bibliothèque Française et non pas Gallimard.
La fin des années 40 et le début des
années 50 sont les plus politiques d'Aragon. Disant
cela, il faut bien faire comprendre qu'il ne s'agit pas
d'un investissement politique particulièrement
intense, ou d'un rôle politique
spécialement important. La fin des années 50
et le début des années 60 seront, de ce point
de vue, au moins autant politiques que celles-là. Et
peut-être plus encore. Si Aragon est politique
à cette époque, c'est surtout parce que ses
écrits littéraires le sont plus qu'à
aucune autre époque. Affichés et lus comme
tels.
Il faut encore revenir sur l'idée qu'il n'est pas un
compagnon de route, un intellectuel qui a choisi de «
s'engager » auprès de la cause communiste. Il
est communiste de l'intérieur, d'une manière
organique. Et s'il n'est pas que cela, le reste se trouve
réduit à la portion congrue pendant les
années de Guerre Froide.
La reprise en main du quotidien Ce Soir illustre la
pression des événements et la logique de son
rôle en période de tensions politiques. Ayant
retrouvé le journal en septembre 1944, il
s'était empressé de se débarrasser de
cette charge, trop peu littéraire sans doute à
son goût. Mais à la mort de Jean-Richard Bloch
en 1947, l'impératif de servir s'impose à
nouveau et il faut accéder à la demande du
parti qui lui demande de reprendre son poste. Aragon entre
donc en Guerre Froide sur un poste politiquement
exposé et sensible. Bien sûr, il contribue
largement à la défense de la paix,
bannière sous laquelle le parti communiste rassemble
les intellectuels. Aragon donne ainsi sa Naissance de la
paix par René Descartes en 1949, prononce «
la Lumière et la paix » au congrès
international des intellectuels de 1951, et encore un grand
discours au congrès mondial de la paix à
Vienne en 1952. Mais ce sont d'autres que lui qui organisent
le combat des compagnons de route, et c'est Elsa Triolet qui
s'investit surtout dans l'animation du Comité
National des Écrivains. Lui passe l'essentiel de son
temps à Ce Soir.
Élu membre suppléant du comité
central à l'issue du congrès de 1950, il
occupe désormais une fonction politique officielle.
Mais il est propulsé dans les jeux politiques du
parti au pire moment, car presque aussitôt, Thorez est
frappé d'hémorragie cérébrale.
Son départ en URSS où il se fait soigner
pendant presque trois ans prive Aragon du principal soutien
qu'il a dans le parti. Critiqué pour la ligne
d'ouverture qu'il avait incarnée, il est dans une
situation politique délicate à l'heure des
crispations et du repli sur l'ouvriérisme. Au
début de 1953, la fin de Ce soir et la reprise
des Lettres Françaises pourraient être
le signe d'une certaine distanciation politique. Mais c'est
juste à ce moment qu'éclate la crise interne,
à l'occasion de la publication par les Lettres
Françaises, en mars 1953, d'un hommage à
Staline qui vient de mourir : son portrait en « une
» par Picasso est considéré de
l'intérieur comme un véritable scandale.
Picasso a dessiné un Staline jeune aux traits durs,
loin de l'image du « Père des peuples ».
Directement visé par un communiqué public du
secrétariat, Aragon se livre alors à une
autocritique, publique elle-aussi.
Il faut être Pierre Daix, et avoir travaillé
quinze ans avec Aragon pour pouvoir dire que l'affaire du
portrait touche le lien affectif noué avec le parti.
Elle révèle en tout cas après-coup le
sens des gages accumulés auparavant pour prouver
qu'Aragon avait choisi son camp. Car pendant les
années de Guerre Froide, c'est en multipliant les
signes publiques de rupture avec le champ littéraire
qu'il a manifesté son appartenance au PC. On peut
penser, en effet, ce qu'on veut de l'éloge de Jdanov
de septembre 1948, il peut être lu comme une position
politique cohérente avec son engagement. Même
la défense des thèses de Lyssenko et de la
science prolétarienne dont celui-ci est le
porte-parole, peut se comprendre, pour surprenante qu'elle
soit, comme l'acte politique d'un croyant. Mais le sommet
dans la rupture, ce sont les Communistes. Le roman,
dont la publication commence en 1949 pour s'interrompre en
1952, est la faute suprême selon les règles du
champ littéraire. Prendre pour sujet, en pleine
Guerre Froide, la période douteuse d'après le
Pacte germano-soviétique qu'il faudrait justement
s'efforcer d'oublier, c'est profaner le roman pour en faire
l'instrument du débat politique. Et y peindre Nizan
et sa femme sous les traits d'un couple abject de
traîtres, c'est se peindre soi-même comme celui
qui méprise le jugement de ses pairs.
Il y a en effet un instinct suicidaire chez celui qui,
sans être l'auteur de la « liste noire » de
l'épuration littéraire, s'en fait pourtant
l'exécuteur principal au point d'en devenir l'auteur
dans les mémoires. De même, reprendre à
son compte, en littérature, les calomnies
contre Nizan lancée par Thorez et
dénoncées par Sartre, c'est pratiquer une
forme de « persiste et signe » qui s'apparente
à de l'auto-mutilation et qui n'est pas sans rappeler
la période surréaliste. On a le droit de
s'étonner et de trouver curieuses les règles
du champ littéraire. Il n'en reste pas moins que de
toutes les marques accumulées d'appartenance
politique, les Communistes sont celles qui portent le
plus loin. Au point de s'obliger, par la suite, à
faire ce geste unique dans l'histoire littéraire :
réécrire totalement le roman.
En 1953, Aragon n'en est pas là. Apportant sa
contribution au culte de la personnalité, il salue le
retour de Thorez par un poème donné à
l'Humanité. « Il revient » est aussi
l'expression d'un soulagement puisque c'en est fini de la
crise interne au parti qui l'a profondément
marquée. Mais une page est tournée. Les
poèmes des Yeux et la mémoire
(Gallimard, 1954) où le parti est encore
présent comme celui que l'on sert, marque une
première étape d'un retour sur soi. Ils
préparent le Roman inachevé (Gallimard,
1956). Avant 1953, Aragon coupait les ponts. Après
cette date, il commence au contraire à tendre des
perches. La préface qu'Etiemble donnera en 1966 au
Roman inachevé, dix ans après la
première édition, montrera qu'elles auront
été saisies. Mais avant qu'on puisse ainsi
célébrer le « retour » d'Aragon, il
aura fallu faire un grand numéro
d'équilibriste.