e Pacte Germano-soviétique,
immédiatement suivi par la saisie de Ce Soir,
la mobilisation et l'interdiction du Parti Communiste :
autant de chocs qui ébranlent et mettent à mal
la position d'Aragon. Du jour au lendemain, presque, il est
privé de son journal, des contacts avec un parti
dispersé, et se retrouve isolé dans le
régiment qu'il rejoint. Il va vivre toute la guerre
au rythme des événements qui s'imposent
à lui : « Drôle de guerre » d'abord,
puis Zone Sud au grand jour, et enfin clandestinité
d'après novembre 1942. Aragon est entré dans
la guerre comme un malfaiteur, lui qui se réfugie aux
premiers jours de septembre 1939 à l'ambassade du
Chili, pour fuir la vindicte de ceux qui pourchassent les
« traîtres » communistes. Pendant les
quelques jours où il y réside avant de gagner
l'anonymat de son régiment, il achève ses
Voyageurs de l'Impériale. De cette guerre, il
en sort pourtant triomphant, installé tout en haut de
la hiérarchie des lettres. L'idée qu'à
l'extrême contrainte que font peser les circonstances
de l'Occupation correspond aussi la possibilité d'une
grande liberté est aujourd'hui devenue un lieu
commun. Aragon - est-ce étonnant ? - joue comme un
virtuose de ces contraintes et de cette
liberté-là.
Mais là encore, les
dispositions intimes n'expliquent pas tout, loin de
là. La longue parenthèse de la guerre «
drôle » d'avant la vraie guerre crée les
conditions d'un rebondissement ultérieur. D'abord, il
y a les retrouvailles avec Gallimard et la NRF de
Paulhan. Sans aller jusqu'à dire que l'un explique
directement l'autre, il est frappant de constater
qu'à l'éclipse d'un Parti devenu brutalement
lointain, correspond presque aussitôt le retour dans
le giron littéraire des années d'avant la
rupture. Aragon dira qu'il s'est tourné vers un
Gaston Gallimard ignorant la rancune quand il s'agit des
« ses » auteurs », pour assurer à Elsa
la sécurité matérielle (et judiciaire,
car il ne fait pas bon être russe en France dans ces
temps l'alliance Hitler-Staline). Sentant venir la guerre,
ils se sont d'ailleurs mariés en février 1939.
Quelles qu'aient été ses motivations, Aragon
retrouve d'abord avec la NRF le support idéal
de la nouvelle poésie qu'il écrit dans
l'isolement des cantonnements.
On a beaucoup écrit, et d'abord les témoins,
sur l'étonnante renaissance poétique des
années 40-44. La poésie n'était pas
morte avant 39, bien entendu, mais elle avait beaucoup perdu
de la place dominante exercée dans la
littérature à l'époque du romantisme,
ou encore du symbolisme. La guerre, avec la surveillance
qu'elle provoque sur la prose qu'on censure, va redonner au
vers la première place ; par le décalage
immédiat de l'écriture poétique, le jeu
qu'elle autorise avec les sens cachés. Pour le
communiste Aragon, la clandestinité littéraire
s'impose avant la défaite, pendant cette drôle
de guerre au cours de laquelle il écrit les
poèmes du Crève-coeur que la NRF
commence à publier dès décembre
1939.
Il y a dans ce qu'il est convenu d'appeler la «
réception » du Crève-coeur, une
part de mystère qui n'a pas été
totalement levée. Comment ces poèmes ont-ils
aussitôt pu être lus comme signe de ralliement
des communistes dispersés ? Et comment, après
la défaite, ont-il pu être compris comme le
refus de celle-ci et l'appel à résister ? On
ne peut, après-coup, éviter de s'en remettre
aux nombreux témoignages qui forgeront la
légende de « l'honneur des poètes ».
Certes, Aragon va lui-même livrer les clés qui
ouvrent à la lecture qu'il souhaite et permettent la
« contrebande » poétique dont il se fait le
principal héraut. Dès avril 1940, il publie
dans le petit « bulletin » de Pierre Seghers,
Poètes Casqués, « la Rime en 40
» où il se réclame d'Apollinaire. Mais
derrière les considérations techniques sur la
versification, il faut être initié pour se
souvenir qu'il y a plus de vingt ans, il glorifiait le
même poète pour sa manière de dire la
guerre sans en avoir l'air. Certes encore, il va plus loin
l'année suivante dans la « Leçon de
Ribérac » (Alger, Fontaine, juin 1941),
puis dans la préface aux Yeux d'Elsa
(Neufchâtel, Cahiers du Rhône, 1942) :
là, il se réclame d'une tradition
poétique nationale et de l'art médiéval
du clus trover des poètes courtois. On peut
penser qu'il pousse son lecteur à découvrir le
sens caché de ses poèmes en disant qu'il
« préfère le prestidigitateur qui
brûle ses tours sitôt faits en les expliquant au
public ». Mais on peut continuer à penser qu'il
faut être grand clerc pour aller voir là-dedans
l'appel à résister.
Et justement ! Ce sont d'abord les « clercs »,
les poètes eux-mêmes, qui sont ici
visés. Car si l'on veut bien croire que « les
Lilas et les Roses » que publie le Figaro en
septembre 1940 ont été lus comme « le
Temps des cerises de cette autre guerre perdue »
(Pierre Daix), il va de soi que les poèmes et les
articles publiés dans les petites revues que sont
Poésie 40, 41... de Seghers, Confluence
de Tavernier, Fontaine de Fouchet, ou les Cahiers
du Rhône de Béguin, sont surtout
destinés aux happy few. La preuve, en tout cas, que
ceux-là peuvent comprendre est donnée par un
Drieu La Rochelle qui a choisi les Allemands et qui
dénonce en 1941 « tous ces appels à
demi-mot qu'Aragon répand dans les revues
littéraires et poétiques cousues de fil rouge
pour la résistance ». La réponse d'Aragon
est le poème « Plus belle que les larmes ».
L'insistance avec laquelle Aragon rappellera par la suite
cet épisode, tient sans doute à ce que Drieu
avait montré combien efficace pouvait
être la « poésie de contrebande »,
dès lors qu'elle avait été publiquement
dénoncée.
On a le droit aujourd'hui de trouver dérisoire cette
efficacité là, et les jeux des nouveaux
troubadours. Ceci ne change rien à l'essentiel : une
résistance littéraire dont l'objet est
d'abord de mobiliser les écrivains, passe avant tout
par l'invention des procédés
littéraires de cette mobilisation. Les
poèmes du Crève-coeur et des Yeux
d'Elsa, comme les réflexions sur la technique du
vers français ont précisément
créé les conditions de cette mobilisation.
Car, depuis mars 1941, Aragon a retrouvé le contact
avec le Parti qui lui confie cette tâche. Le
Comité National des Écrivains, les Lettres
Françaises et les Éditions de Minuit sont
surtout des entreprises parisiennes. Mais de la zone sud
où il réside, et par les incessants voyages
qu'il entreprend dans la France occupée, Aragon est
celui par lequel s'articule cette résistance
intellectuelle et littéraire qui recrute par le
réseau-NRF et s'appuie sur l'appareil
clandestin du Parti communiste.
Être le pivot autour duquel tout s'organise, chez ses
pairs écrivains mais aussi au delà chez les
médecins, les journalistes..., être la voix du
champ littéraire auprès du Parti et la voix du
Parti auprès des écrivains, c'est là,
sans doute, la posture idéale qu'Aragon ne retrouvera
jamais à ce point. Ce fractionnement des rôles
est encore accentué par la pratique clandestine des
pseudonymes. Pendant la guerre, Aragon est Aragon, mais
aussi François La Colère, Blaise
d'Ambérieux, Arnaud de Saint-Roman et « le
Témoin des martyrs ».
À la Libération, il n'est plus qu'Aragon, mais
il est désormais le poète national. Commence
alors un jeu autrement difficile avec les contraintes
accumulées, dès lors qu'il veut continuer
à jouer tous les rôles.