ngagé » : on a vu combien le terme
s'appliquait peu à l'Aragon des années 30. Il
est pourtant possible de le reprendre avec des guillemets,
pour mettre l'accent sur sa situation singulière
entre 1935 et 1939. Car pendant cette période, les
circonstances lui permettent de jouer le
rôle de l'écrivain engagé qu'il n'est
pas tout à fait puisqu'il est d'abord militant. La
période qui sépare le Front Populaire du pacte
germano-soviétique est en effet, dans l'histoire du
Parti communiste, une de celles qui autorisent à
jouer à la fois au dedans et au dehors.
On peut penser que l'intensité
et la durée de l'appartenance d'Aragon au monde
communiste ne tiennent pas seulement aux dispositions
intimes qui poussent l'enfant sans héritage à
l'adhésion sans réserve. Les circonstances
russes, bien particulières elles aussi dans son cas,
ne suffisent peut-être pas non plus à tout
expliquer. Il faut sans doute aussi prendre en compte la
forme de coïncidence qui fait entrer Aragon juste avant
l'adoption par le Parti de Thorez d'une nouvelle politique
d'ouverture. Si la prime expérience communiste est
celle de la secte qui met dès l'origine
l'écrivain en demeure de choisir, elle est
immédiatement suivie par un desserrement des
contraintes qui favorise le double jeu politique et
littéraire dans lequel il va exceller ; par le combat
antifasciste et l'écriture romanesque. Et c'est un
truisme de dire qu'il est plus facile d'être
intellectuel au PC en période d'ouverture qu'en
période d'isolement.
La nouvelle carrière romanesque d'Aragon commence
à la fin de 1933, quand il se met à
écrire les Clôches de Bâle. Mais
elle n'éclate vraiment qu'avec les beaux
Quartiers en 1936. Autant, nous l'avons vu, le premier
roman est une forme de coup d'essai, assumé de
manière lointaine par un auteur absent lorsque parait
l'ouvrage, autant le second est hautement revendiqué
puisque l'auteur y annonce qu'il se lance dans un cycle
romanesque qu'il intitule « Monde réel ».
Le prix Renaudot de décembre 1936 assure même
la consécration publique de cette nouvelle
orientation littéraire.
L'idée qu'Aragon se libère
littérairement en s'enfermant politiquement n'est
peut-être qu'un piège tendu par la
séduction du paradoxe. On a vu ce qu'on pouvait
penser de la curieuse pulsion romanesque que serait la
« volonté de roman ». Mais il est en
revanche peu douteux que dans le cadre des libertés
littéraires qu'autorise l'ouverture communiste de ces
années-là, Aragon pratique avec bonheur l'art
du roman. Aux deux sens du terme bonheur. Il y a en effet
quelque chose de jubilatoire dans ces livres où il
raconte une histoire, en y mêlant son histoire, tout
en l'inscrivant dans le sens de l'Histoire.
« Cela ne fit rire personne quand Guy
appelât M. Romanet Papa... ».
L'allusion des premiers mots des Clôches de
Bâle est transparente. Dans les beaux
Quartiers, les deux frères Barbentane, Edmond le
mondain et Armand le militant... ; dans les Voyageurs de
l'impériale, le grand-père Mercadier et le
petit Jeannot... ; et Aurélien, qui n'est ni Aragon
ni Drieu La Rochelle, mais un peu les deux à la
fois... Jouant avec l'ambiguïté des personnages
et de la chronologie, Aragon a nourri ses romans de sa
propre histoire. Et le bonheur est accru par le sentiment
d'être porté par l'Histoire, la grande, celle
qui constitue le décor des intrigues, et celle
où il plonge en battant le rappel de l'antifascisme.
Si leur parcours est jusque là peu comparable,
Aragon et Thorez ont en commun d'avoir sensiblement le
même âge, et surtout d'avoir construit en
même temps et sur les même bases leur position
dans le Parti communiste. Thorez est en effet celui qui
prend les rênes au moment où l'Internationale
décide de prôner l'alliance antifasciste et le
rapprochement qu'elle suppose avec les partis bourgeois.
C'est donc sur la ligne d'un communisme ouvert et national
qu'il s'impose comme le maître incontesté du
PCF. Aragon l'a rencontré pour la première
fois en 1933. Après l'avoir réprimandé
pour ses outrances anticléricales qui n'entraient
plus dans la nouvelle ligne du Parti, Thorez lui confie la
revue Commune dont il partage la direction avec Paul
Nizan. Ils en font le principal instrument de la
mobilisation antifasciste des intellectuels. Aragon s'y
consacre à plein temps à partir de 1935. Le
congrès pour la défense de la culture de cette
année-là, la mobilisation pour l'Espagne
républicaine, le second congrès de 1937 sont
les temps forts de la première tâche importante
que le Parti lui confie : être le chef d'orchestre de
la lune de miel entre les intellectuels de gauche et le
PCF.
Plus important encore pour sa place à long terme dans
le parti, Aragon se fait alors théoricien d'une
littérature qui ne se dit plus «
prolétarienne » comme au temps des
anathèmes contre les écrivains bourgeois, mais
désormais « réaliste socialiste ».
L'impulsion est venue, comme il se doit, d'URSS. Aragon est
aux premières loges puisqu'il assiste au premier
congrès de l'Union des écrivains
soviétiques de l'été 1934 qui consacre
la nouvelle ligne en matière de littérature.
Ses contacts avec les milieux littéraires de Moscou
dont Elsa Triolet et Lili Brik lui ont ouvert les portes, en
font l'intermédiaire obligé, le passeur
incontournable en matière de littérature. Et
le théoricien, car dès 1935, le recueil
critique et théorique qu'il publie chez Denoël
sous le titre Pour un réalisme socialiste,
l'impose durablement comme tel. Or, au PCF, la
théorie c'est le pouvoir, et Aragon y devient homme
de pouvoir.
« Engagé » publiquement par ses romans
et sa présence à la tribune des congrès
entre Gide et Malraux, « militant » en coulisse
par le travail de mobilisation et d'organisation qu'il
mène sans relâche, il devient vite
incontournable. De manière elliptique pendant la
guerre, et souvent par la suite, Aragon fera allusion au
« vent d'Arles » et cette insistance
révèle combien le congrès d'Arles de
1937 est un moment clé de son parcours communiste. Le
discours que Thorez y prononce n'annonce aucune rupture
importante avec le congrès précédent de
Villeurbanne en janvier 1936, qu'Aragon évoque aussi
en 1945, mais sans lui donner le relief d'Arles. Aux deux
congrès, il est question d'union et de rassemblement
national contre le fascisme. Mais entre-temps, Aragon est
devenu le directeur, avec Jean-Richard Bloch, du nouveau
quotidien communiste Ce Soir, lancé en mars
1937. Il a désormais le statut d'un véritable
dirigeant, car c'est une tâche éminemment
politique. Et justement devant le congrès d'Arles, en
décembre 1937, Jean-Richard Bloch annonce
publiquement son adhésion au PCF.
Arles-1937 est ainsi devenu par la suite le symbole de son
succès, celui de sa capacité à jouer
simultanément le jeu politique et le jeu
littéraire tout en haut. Et si l'on peut sourire de
ce qu'il se prévaut de mettre Charlie Chaplin en
« une » de Ce soir et se félicite
d'entendre « Maurice » citer Rimbaud, il ne faut
manquer de voir derrière le ridicule de ces
satisfactions, l'expression d'un succès de son
point de vue. Car il réunit les fils
singulièrement séparés du grand
écart de son parcours.
Comme mai 68, trente ans plus tard, le pacte
Germano-soviétique du 23 août 1939 vient
réduire à néant cette position dont il
révèle l'extrême fragilité. Mais
la guerre est aussi l'occasion d'un nouveau rebondissement.