n mars 1932, Aragon a donc basculé de
l'univers surréaliste à l'univers communiste.
Certes, il y a eu l'engagement contre la Guerre du Rif,
l'entrée au parti en 1927, la rencontre d'Elsa en
1928 et le premier voyage en URSS de 1930, puis les combats
contre l'exposition coloniale et le poème politique
« Front rouge ». Il y a donc un moment qu'Aragon
fréquente le communisme. Mais il faut bien comprendre
que la rupture l'emporte largement sur la continuité
dès lors qu'à la fréquentation
succède l'appartenance. C'est tout ce qui
sépare l'engagement de la militance. Aragon
était déjà engagé, il est
désormais militant, à part entière. La
voie qu'il suit pour entrer dans ce nouveau jeu est
essentielle pour comprendre la nature du jeu en question. Il
y a d'abord Elsa, puis l'URSS, et enfin le Parti Communiste
Français.
Elsa, donc, non pour le mauvais
génie qu'on a voulu en faire, mais pour le tour
charnel et familial que prend dès l'origine cette
nouvelle appartenance. Nous l'avons déjà dit,
la rencontre de novembre 1928 n'a rien d'une rupture
brutale. Le Journal que tient Elsa témoigne
d'ailleurs de la fragilité du lien qui les unit dans
ces premiers temps du couple. Mais dès avril 1929,
ils sont tous les deux à Berlin pour voir la soeur
d'Elsa, Lili Brik, qui est aussi la compagne de
Maïakovski. Lorsque celui-ci se suicide l'année
suivante, l'hommage rendu avec Breton dans le
Surréalisme au service de la Révolution
témoigne d'une admiration qui, pour Aragon, est bien
plus que cela : l'occasion d'une communion dans la douleur
familiale qu'il partage avec Elsa lors du premier voyage
qu'ils font cette année-là en URSS.
Le couple s'est installé depuis un an à
Montparnasse, dans un atelier de la rue Campagne
Première. Ils sont encore au coeur de la
bohème artistique et littéraire à
laquelle ils appartiennent de moins en moins. En effet,
l'atelier n'est guère plus qu'un pied-à-terre
parisien à l'époque où ils passent le
plus clair de leur temps en Union Soviétique. Car les
premiers pas d'Aragon dans l'univers communiste sont surtout
vécus à Moscou. Aragon et Elsa y sont partis
juste après la rupture de 1932 pour y rester un an ;
plus de six mois encore entre août 1934 et
février 1935 ; et encore tout l'été de
1936. Pendant cette période, on peut dire qu'Aragon
fait surtout l'apprentissage de l'URSS, de sa langue et de
sa vie littéraire. Il fréquente alors plus les
instances du Komintern que celles du PCF. Ceci est essentiel
pour comprendre à la fois sa position
ultérieure au sein du Parti où il pourra
toujours se prévaloir des contacts, ô combien
précieux, qu'il aura dans la patrie du communisme, et
la distance aussitôt prise avec l'espace de son jeu
antérieur.
C'est en effet une période de retrait relatif de la
scène littéraire parisienne. Relatif, car en
octobre 1933, il a signé un contrat avec Denoël.
Ceci consomme bien entendu la rupture avec Gallimard. Mais
il ne faut pas s'y tromper : Aragon ne quitte l'institution
centrale de la vie littéraire que pour rejoindre
l'éditeur de Céline, celui qui tend
précisément à devenir le principal
concurrent des prestigieuses éditions de la NRF. En
1934, il publie chez Denoël les poèmes
d'Hourra l'Oural et le roman les Cloches de
Bâle. Ces deux ouvrages font de cette année
une charnière dans la production d'Aragon. D'une
certaine façon, Hourra l'Oural prolonge le
recueil précédent, Persécuté
Persécuteur, qui s'achevait sur le fameux vers
« Vive le Guépéou ». Rappeler que ce
dernier recueil avait été publié en
1931 aux Éditions surréalistes conduit
à insister sur une certaine continuité
formelle entre l'avant et l'après de la rupture.
Hourra l'Oural peut même être lu comme un
ultime avatar de la poésie surréaliste
d'Aragon. Selon lui, en effet, le poème devait
à l'origine être un reportage sur les
réalisations du plan quinquennal qu'avaient
visitées le couple en compagnie d'une « brigade
d'écrivains » à l'été 1932.
En lieu et place de la commande, Aragon ne donne finalement
que deux articles publiés en janvier 1933 dans
l'Humanité, et écrit ce poème
qui prend place aux côtés du Voyage de
Céline dans le catalogue Denoël. Vieux
réflexe surréaliste ou nouvelle confusion des
genres ? Les deux à la fois sans doute. Ce qui est
vraiment nouveau, en revanche, c'est le passage au roman
avec les Clôches de Bâle. Pourtant, quand
paraît l'ouvrage à Paris, Aragon est à
Moscou. On ne saurait mieux afficher l'ordre des
priorités et la mise à distance d'avec la
scène littéraire.
Car il poursuit son immersion dans
l'univers communiste. Après Elsa, et après
l'URSS dont elle lui a ouvert les portes, Aragon peut venir
prendre place au sein du PCF auquel il est inscrit depuis
six ans, mais dont il n'a pas encore vraiment forcé
l'entrée. Entre deux voyages, il a participé
à une petite publication satellite, la Lutte
antireligieuse dont le titre énonce clairement
l'objectif et pour laquelle il recrute par exemple
Giacometti. Pour reprendre le vocabulaire interne d'alors,
c'est une « tâche » ou « travail »
encore modeste, une forme de mise à l'épreuve
pour un « intellectuel » qui a tout à
prouver avant d'inspirer confiance. En 1933, il entre
à l'Humanité comme simple
rédacteur. Mais il a fait un pas décisif au
sein du Parti. Il rencontre Thorez et se lie d'amitié
avec Vaillant-Couturier. Il est fini le temps du
mécénat ou des mensualités
d'éditeur. Journaliste de profession, Aragon vit
désormais d'un travail salarié
régulier, et bien que récente, son
appartenance au communisme est désormais totale.
A la question qui se présente, inévitablement,
de savoir ce qu'il savait alors de la réalité
du communisme stalinien, on ne peut que répondre
qu'elle ne se pose guère pour lui tant l'appartenance
est vécue sur le mode de l'évidence. Les
métaphores du « sommeil » ou de «
l'aveuglement » par lesquelles on tente
après-coup de la comprendre n'ont un sens que par ce
qu'elles traduisent de l'extériorité de ceux
qui la posent. Elles buteront toujours sur cette
évidence. Car Aragon et Elsa en « savent »
évidemment beaucoup. Lorsqu'à
l'été 36 la France de gauche vit l'euphorie du
Front Populaire victorieux, ils sont à Moscou,
plongés dans l'atmosphère des purges qui se
déchaînent alors. Encore une fois,
l'épreuve est familiale puisqu'elle touche à
nouveau Lili Brik dont le compagnon, le
général Primakov, est arrêté. Au
moment où s'achève la période
soviétique d'Aragon, dont c'est le dernier voyage
avant 1945, la question du « réveil » ne se
pose déjà plus. C'est là tout ce qui
sépare un Gide dont le voyage de 36 va provoquer le
refus et donner Retour d'URSS, et un Aragon pour qui
les purges sont l'occasion d'un pas de plus dans
l'appartenance que renforce l'épreuve même.
C'est tout ce qui sépare l'écrivain
engagé du militant, la conscience qui adhère
et le corps qui est pris.
S'étonner donc de l'aveuglement n'a pas grand
sens, et parler d'aveuglement consenti encore moins. Le seul
étonnement qu'on puisse manifester, c'est devant la
vitesse avec laquelle il est entré dans le jeu en
passant de l'autre côté du miroir.