u moment d'aborder le grand tournant qu'est pour
lui le début des années 30, ce moment du
passage douloureux du surréalisme à
l'engagement communiste, il faut bien revenir sur la «
volonté de roman » d'Aragon. À la suite
d'un Roger Garaudy qui mettait le premier en question
l'Itinéraire d'Aragon (1961) en posant le
problème de cette fameuse rupture, Aragon a lui
même lancé la formule en 1964, et elle a fait
florès. On tenait là l'explication
littéraire du mystère. C'est sur la
Défense de l'infini qu'elle repose, cet
énorme « roman » commencé en 1923,
repris, laissé, publié par fragments et
même annoncé dans la presse, et enfin
brûlé dans sa plus grande partie à
Madrid en 1927. Il faut bien reconnaître que ce «
roman des romans », comme son auteur le désigne
tardivement en 1969, a de quoi fasciner. Mais là
encore, il a bon dos Breton, à qui l'on attribue, et
Aragon le premier, la forme d'impuissance littéraire
que constitue cet échec cuisant. Si les
détails de l'affaire peuvent être ça et
là vérifiés, le problème vient
encore une fois de ce que l'idée même d'une
« volonté de roman » est tardive d'une
part, et qu'elle est d'Aragon d'autre part.
La « volonté de roman » donc,
refrénée, enfouie, cachée comme une
honte et comme une souffrance ? On trouve déjà
la formule dans un manuscrit non publié de 1929, mais
loin de désigner un quelconque secret désir,
elle est alors employée comme une condamnation sans
appel... Il doit être permis de s'en tenir à la
considérer comme une des plus belles fictions que
l'écrivain ait conçue, le roman tardif d'un
roman, dans laquelle il entre d'ailleurs beaucoup de
réalité. Comme toujours chez lui. Il ne s'agit
pas tant d'être suspicieux par principe que de
l'être là, précisément sur ce
point, autour duquel pivote tout son «
itinéraire ».
Il y a pourtant bien rupture, et celle-ci est d'abord
amoureuse, après la rencontre avec Elsa Triolet en
novembre 1928. On entre ici dans un autre mythe, ô
combien mis en scène par ses protagonistes. Mais il
est sûr qu'avec Elsa, Aragon quitte l'errance
amoureuse pour la stabilité du couple et que c'est un
changement radical de vie. Car il a jusque-là
beaucoup souffert avec les femmes. Celles-ci accompagnent
pas à pas les étapes douloureuses de la
Défense de l'infini. Eyre de Lanux, d'abord, le
premier véritable amour qu'il aurait entrevu en 1919
et retrouvé en 1922, pour une histoire sans issue en
1925 : autant que l'échec de Paris-Journal,
c'est elle qu'il fuit à Giverny où il commence
la Défense. Dans un fameux épisode
d'Aurélien, Aragon donne le même
décor à l'échec qui sépare son
héros de Bérénice. Pour ce dernier
personnage, il s'inspire plutôt de Denise Lévy
qu'il fréquente à la même époque
et avec laquelle il passe aussi à côté
d'une vraie liaison. Puis vint Nancy Cunard et leur histoire
qui dure presque trois ans. Les photos de Man Ray en 1926
ont fixé l'image de ce couple déjà
mythique. Aragon court toute l'Europe avec elle ; c'est avec
elle qu'il brûle son « roman » en 1927 ; et
avec elle encore qu'il tente de se suicider à Venise
en 1928.
Les femmes et la Défense sont la face
cachée de sa vie pendant ces années 20, le
côté noir de la légende. Car on peut
dire qu'à l'époque Aragon souffre. La violence
de cette souffrance fait irruption en 1928 dans le Con
d'Irène et le Traité du style, deux
textes écrits auparavant mais qui paraissent
l'année du « suicide » de Venise. Le
premier est doublement clandestin puisqu'il s'agit d'un
texte érotique anonyme et édité sous le
manteau : c'est alors semble-t-il, une opération
purement financière qui lui procure un peu de
l'argent après lequel il court. Le
Traité en revanche, est dans la continuité
directe du ton des polémiques que le
surréaliste Aragon n'a cessé de lancer pendant
ces années là. C'est un article de Marcel
Arland dans la NRF qui déclenche la fureur.
Aragon voit dans cette confidence présentée
comme « un nouveau mal du siècle » toute
l'imposture de ce que lui et ses amis dénoncent dans
le jeu littéraire. Sur le fond donc, il n'y a rien de
nouveau. Mais la démesure et l'excès y
prennent la proportion d'un véritable livre,
où l'auteur réunit ce qui est
généralement séparé :
l'extrême violence du pamphlet et la profession de foi
esthétique. Et cela, sous la prestigieuse couverture
blanche des éditions de la NRF,
elle-même largement brocardée dans ces
pages.
Cela ne va pas sans y provoquer des remous. Le conflit avec
l'éditeur est différé car Gaston
Gallimard défend son auteur contre Valéry et
Gide qui sont traités de « clowns » et de
« palefrenier ». Mais cette rupture finira aussi
par avoir lieu, du fait d'Aragon lui-même sans doute,
mais cinq ans après le Traité, et un an
après la brouille avec Breton, comme un compte que
l'on solde sur ce plan là aussi. Elle est loin
d'être anecdotique, comme si l'écrivain avait
eu le clair sentiment de ce que son appartenance à
l'écurie Gallimard était totalement lié
totalement liée à sa première
période littéraire, et à l'image qu'il
voudra fuir. En 1933 seulement, plus d'un an après la
rupture avec Breton. Il ne faut donc pas penser que le
Traité du style est la cause de cette rupture.
Tout au plus le symptôme d'un pas de plus dans le jeu
de tensions qu'Aragon ne cesse d'explorer en en repoussant
sans cesse les limites.
La chronologie est
trompeuse, car elle donne l'illusion d'un processus :
profonde crise personnelle en 1928, rupture en 1932, et
entre les deux, les étapes de cette rupture
annoncée. Car après les crises personnelles et
les outrances isolées de 1928, l'année 1929
est une année où Aragon participe
étroitement à la vie du groupe : un recueil de
poésies dans la plus pure facture surréaliste
(la Grande Gaité), des poèmes
érotiques écrits en collaboration avec
Benjamin Peret et publiés sous le titre 1929,
le numéro spécial de la revue belge
Variété consacré au
surréalisme. Aragon et Breton qui ont écrit
ensemble « Le Trésor des jésuites »
y figurent comme les deux piliers du groupe, et ils
communient tous les deux dans le culte de Maïakovski
qui se suicide à Moscou. Quand le groupe traverse en
1930 la crise du Second manifeste du
surréalisme, les deux amis sont côte
à côte pour répondre aux attaques des
plus jeunes, ceux de la revue le Grand jeu par
exemple, qui acceptent mal la politisation du mouvement que
Breton (et Aragon) veulent mener. Peut-être n'ont-ils
jamais été aussi proches qu'à
l'occasion de cette nouvelle étape de l'aventure
surréaliste qui voit disparaître la
Révolution surréaliste et naître
le Surréalisme au service de la
Révolution.
Il n'est pas forcément utile de s'attarder sur le
détail du mécanisme de la rupture, si ce n'est
pour s'interroger sur la contradiction qui consiste à
insister sur sa prétendue nécessité
tout en relevant les aléas rocambolesques et les
malentendus qui la ponctuent. À la fin de 1931 Aragon
publie le poème « Front rouge » dans la
Littérature de la Révolution mondiale. La
revue est saisie et Aragon inculpé peu de temps
après. Breton monte au créneau et organise la
protestation tout en polémiquant avec
l'Humanité pour ses attaques contre les
surréalistes. Aragon fait publiquement savoir qu'il
se désolidarise de son défenseur, qui
réplique avec Paillasse ! (fin de l'affaire
Aragon).
C'en est définitivement fini du
surréalisme d'Aragon qui entre ipso facto dans
l'univers communiste. Il serait simpliste de dire qu'il a
trouvé sa voie. Il a plutôt trouvé
une porte de sortie à la tension croissante du
rôle qu'il avait joué jusque-là. Il va
désormais s'employer à reconstituer un nouveau
rôle - autrement contraignant, mais d'autre
manière - et une autre forme de tension.