l semble qu'il n'y ait à l'origine aucune
dérision de la part de Breton, Soupault et Aragon,
à intituler leur revue Littérature.
Mais très vite, dans la logique de surenchère
d'une avant-garde qui ne peut se concevoir autrement que par
une révolte intégrale, la «
littérature » va devenir un problème.
Elle s'impose même comme le principal problème,
le principal objet de la révolte de ceux qu'on
appelle « les Dadas ». Car ainsi que nous l'avons
vu, il y a quelque artifice à séparer la
revendication de modernité et la révolte. Et
au tout début des années 20, la révolte
c'est DADA, comme une évidence.
L'écho du mouvement lancé en 1916 à
Zurich par Tristan Tzara arrive aux oreilles d'Aragon et de
ses amis dès la fin de l'année 1918. Rien
d'étonnant à cette rencontre : comme Breton,
Soupault et Aragon, Tzara avait figuré pendant la
guerre au sommaire du SIC de Pierre Albert-Birot, et
ce milieu-là est tellement étroit... C'est
Breton qui diffuse autour de lui le Manifeste Dada
1918. Dès lors, Tzara vient prendre place au
sommaire du deuxième numéro de
Littérature, tout comme le trio parisien
occupe une double page de « l'Anthologie Dada »
(Dada IV-V). Les choses prennent une autre tournure
quand Tzara débarque à Paris, au début
de l'année 1920.
Car aussitôt commence le
scandale. Il n'est pas à Paris depuis cinq jours que
les jeunes gens de Littérature sortent de leur
revue pour aller sur la place publique présenter leur
nouvel acolyte. Car c'est d'abord cela Dada : une
conquête bruyante de l'espace public, une
représentation permanente. Ainsi, le 23 janvier 1920,
dans une petite salle où l'on donne habituellement
des films, les jeunes de Littérature
organisent la première séance publique du
groupe. Ce qu'on aurait pu prendre pour une sage
séance de lecture de poèmes, se transforme en
provocation déréglée dès qu'est
montrée la fameuse « Joconde » de Marcel
Duchamp : le tableau intitulé le double Monde
où l'oeuvre de Vinci est sous-titrée
L.H.O.O.Q. Sous les hurlements de l'assistance,
redoublés par les sonnettes qu'agitent en coulisses
Aragon et Breton, Tzara prend les choses en main : il
déclame le dernier discours à la chambre de
Léon Daudet, le journaliste monarchiste et
nationaliste de l'Action Française.
En février, et au cours des mois suivants, les
« Dadas » sont partout : à coup de bluff,
inventant des intervenants célèbres et
fantaisistes, ils attirent le public dont ils font
malgré lui le personnage central de leurs
représentations puisqu'il ne manque jamais de
s'indigner bruyamment, et que cette indignation même
est l'enjeu de toute l'affaire. Les deux « saisons Dada
» de 1920 et de 1921 propulsent leurs animateurs sur le
devant de la scène. Ils se payent même le luxe
de provoquer une crise au sein de la Nouvelle Revue
Française. Dès avril 1920, André
Gide s'empare du « cas » pour livrer ses
considérations sur l'après-guerre et la
jeunesse. Breton s'empresse alors de répondre dans le
numéro d'août, celui-là même
où Jacques Rivière, le secrétaire de la
revue, publie sans ambages sa « reconnaissance à
Dada ». Ce qui n'est pas sans provoquer des remous au
sein d'une équipe où plus d'un a payé
son écot à la littérature patriotique
de guerre.
Il n'est pas utile de reprendre ici les
épisodes du scandale prolongé. L'irruption
Dada sur la scène parisienne fait partie de la
légende. On peut en revanche s'attarder sur les
fameuses contradictions qu'il est d'usage de relever : la
révolte totale ne l'est évidemment jamais, et
comme le laisse entendre Gide lui-même, une fois que
l'on a tout refusé il n'y a plus qu'à se
taire. Certes. La belle affaire quand on a dit cela. Ce qui
compte, après-coup, c'est beaucoup moins de
s'attarder sur ce qui sépare Tzara le «
nihiliste », de la bande à Breton qui serait
plus « littéraire » et donc portée
à créer. Non, le plus intéressant,
c'est de voir comment les « dadas » vont sortir de
DADA, puisqu'il est entendu qu'on ne peut qu'en sortir. Car
c'est collectivement qu'ils en sortent, plus unis encore
qu'avant leurs coups d'éclat, et ayant réussi,
à coup de séances collectives et de
préparation de « congrès », à
fédérer autour d'eux d'autres modernes et
d'autres petites revues comme l'Aventure de Vitrac ou
le Proverbe d'Eluard. Alors que Dada n'en finit pas
de mourir entre 1922 et 1924, c'est la formation d'un vrai
groupe qui se joue.
Pour ce qui concerne Aragon, on est
d'autant plus tenté de s'attarder sur les
contradictions de sa position Dada et post-Dada, qu'on
connaît l'issue de son histoire personnelle au sein du
groupe surréaliste, et la rupture finale. Mais est-il
autre chose alors qu'un de ceux qui poussent le plus loin
ces fameuses contradictions qui n'en sont peut-être
pas, au sens où elles correspondent parfaitement
à la posture d'avant-garde telle que ce
moment-là de l'histoire du champ littéraire la
suppose ? On peut choisir de penser qu'il est alors celui
qui joue tellement le jeu qu'il repousse à
l'extrême les tensions dont celui-ci est fait. Avec
ses « romans » chez Gallimard, Anicet
d'abord, puis Télémaque en 1922, il
est le plus littéraire d'entre ses amis. Mais ses
textes sont aussi les plus violents d'entre eux à
l'image de cette contribution à Un Cadavre, la
plaquette que les surréalistes lancent à la
mort d'Anatole France en 1924. Indigné, Jacques
Doucet va congédier ses jeunes
protégés. Mais il renoue vite, et le petit jeu
entre Aragon et lui, le premier provoquant et le second
pardonnant, va encore durer deux ans. Et Drieu La Rochelle ?
C'est lui qui finance la plaquette scandaleuse. Il tourne
autour du groupe depuis déjà quelque temps,
mais c'est d'Aragon qu'il est le plus proche. Il y a entre
eux un jeu passionnel où il est question de femmes
prise à l'un par l'autre, d'admiration
complexée que Drieu proclame dans la presse,
jusqu'à leur peut-être relation homosexuelle
sur laquelle on n'a pas fini de gloser. Comme Soupault et
comme Aragon lui-même, il est du côté de
ceux qui jouent le jeu de la « littérature
», avec ce qu'il suppose de fréquentation des
salons chics et de participation au snobisme parisien. Mais
au moment des ruptures, quand il devient vraiment difficile
d'y participer sans rompre avec la rigueur que les
surréalistes s'imposent de plus en plus, Soupault et
Drieu s'éloignent alors qu'Aragon reste avec Breton.
Et contre ceux qui parlent de sursis, il faut dire
justement plutôt que malgré tout.
Car la révolte est un jeu sérieux, qui ne
se juge qu'à l'aune de son efficacité. Les
confidences que fait le vénérable peintre
mondain Jacques-Émile Blanche à Maurice Martin
du Gard, le directeur des Nouvelles
littéraires qu'Aragon insulta publiquement pour
avoir eu le front de le juger supérieur à ses
camarades, sont une parfaite illustration de ce que la
posture d'Aragon à la fin des années 20 est
singulièrement efficace pour ce qu'elle a de
dérangeant :
« Que pensez-vous des Aventures de
Télémaque de Louis Aragon ? Je faisais un
rangement et il m'est tombé sous les yeux ; ce petit
livre est illustré de son portrait par Maurice
Delaunay. Vous aimez ce portrait là ? C'est le
garçon charmant tout à fait au début,
quand nous l'avons connu. « Cette vérole du
monde » pour qualifier la France, il en est venu
à écrire cela, mais c'est tout simplement
effrayant ! J'attendais une rétractation... Tout de
même, tout de même ! Il est délicieux,
désinvolte ! J'ai beau interroger ma mémoire,
et dieu sait que j'en ai connu des réfractaires, et
même dans la meilleure société, non !
jamais un de cette insolence, et je le dirai, mais oui, de
cette grâce ! A part ce tapage qu'il a fait dans votre
escalier, mais il ne doit plus y penser, ni vous-même,
j'espère, j'aurai toujours un faible pour ce
garçon que décidément on ne peut plus
recevoir. « A bas le clair génie français
! » dans Le Libertinage. Il rompait là
avec Descartes.
- Descartes ? et avec bien d'autres gens, avec tant de
choses, Monsieur Blanche.
- Il rompait comme personne n'a osé le faire chez les
Dadas et les surréalistes : clairement ! Car il faut
écrire comme tout le monde, il le sait bien, et c'est
là sa supériorité sur les autres, de
ses amis ou de ses ennemis, avec eux je m'y perds ! Mais
dites-moi, pourquoi
Aragon a-t-il toujours voulu que François Mauriac
fût l'homme le plus laid de Paris ? Il le racontait
dans tous les salons, vous vous souvenez ? J'ai fait le
portrait de Mauriac et de toute sa famille, vous savez comme
nous les aimons (...). Louis Aragon a toujours
été autrement séduisant, c'est vrai, il
a les traits d'une finesse, d'une netteté, un
très beau front. Il me fait peur. Sa voix sifflante
m'a toujours fait frissonner, mais enfin... Il l'a dit
lui-même : « il parait que je suis, tout le monde
l'assure, la séduction en personne. C'est bien
possible ». Une rose rouge ! Rouge ah ! mais oui, une
rose rouge ! Où va-t-il, mon Dieu, où
vont-ils, ces féroces ? Leur vie est
empoisonnée, ces pauvres petits. Dites-moi, les
voyez-vous encore ? Suis-je persona grata chez ces messieurs
? » (Maurice Martin du Gard, Les
Mémorables, tome II, 1960, pp. 217-218)
Absurde, touchante et ridicule à la fois, la
dernière phrase dit tout. Seule une lecture
superficielle de ce morceau d'anthologie ira conclure
à l'ambiguïté ou à la «
contradiction » de la position d'Aragon telle qu'elle
apparaît dans le regard du vieux peintre. Car pour
être à ce point séduisant et scandaleux,
Aragon a totalement joué le jeu du double jeu. Il a
suffisamment donné au Tout-Paris pour venir le
troubler de l'intérieur. N'est-ce pas la
condition de l'efficacité du scandale ? Quant
à trouver cela vain, c'est une autre question.