'aventure surréaliste, puisqu'aventure il
y a, construite en légende par Aragon lui-même,
peut-être lue toute entière comme une
confrontation violente avec la littérature
considérée comme une institution sociale. De
ce point de vue, Aragon et ses amis prolongent une affaire
entamée au moins depuis Baudelaire et
Mallarmé. Mais on peut créditer la Grande
Guerre de l'avoir radicalisée par le spectacle offert
d'une vie littéraire totalement engagée dans
la cause nationale. Aux futurs surréalistes, donc, de
franchir encore un pas vers le refus du «
système », pour prendre un terme à la
mode dans les années 20 avec Alain (Le
Système des Beaux-arts) et Aragon lui-même
(« le système DD / Dada »). Mais ce n'est
pas céder à la dénonciation facile des
beaux-parleurs que de rappeler l'évidence qui veut
qu'on ne brise que ce à quoi l'on appartient. Autre
évidence : la logique d'avant-garde dans laquelle
Aragon, Breton, Soupault, Éluard et les autres se
coulent, associe étroitement révolte et
modernité. La beauté moderne, la
révolte et le groupe sont les trois mots clé
de ce qu'ils entreprennent. Dans l'immédiat
après-guerre de 1919, l'enjeu est d'abord
d'être moderne : cela suppose - encore une
évidence - d'être reconnu comme tel par ceux
qui l'ont été avant eux, par une transaction
au cours de laquelle les anciens deviennent anciens tout en
restant modernes puisqu'ils consacrent les nouveaux.
Les trois premiers textes du Libertinage, le recueil
qu'Aragon publie en 1924, témoignent ainsi de
l'histoire de la naissance d'un auteur dans ce qu'elle
implique de nécessaire : entre la reprise de «
Quelle âme divine », le texte d'enfance, et
« Mademoiselle à sa tour monte » qu'Aragon
dédie au complice Breton, il y a « la Demoiselle
aux principes » qui date de 1919 et que l'auteur offre
« à André Gide ». Gide est d'abord
la figure centrale et tutélaire de cette Nouvelle
Revue Française qui reparaît en juin 1919
pour prendre la place d'institution centrale du champ
littéraire qu'elle avait commencé d'occuper
avant la guerre, alors que Gaston Gallimard s'emploie
à lui donner un élan éditorial
destiné à être sans rival. La NRF
est incontournable. Et c'est à Gide qu'Aragon apporte
les premiers chapitres d'Anicet. La reconnaissance du
maître lui doit d'entrer dans l'écurie
Gallimard.
Aragon a commencé Anicet ou le panorama,
roman, dit-il, dans les tranchées, et il ne le
publiera chez Gallimard qu'en février 1921. Le roman
d'apprentissage du jeune Anicet-Aragon met en scène
l'image de la modernité, sous les traits de
Mirabelle, une femme mystérieuse, comme il se doit.
Mais il peut aussi être lu comme une sorte de manuel
du comment-être-moderne : en commençant d'abord
par un dialogue avec Rimbaud, l'horizon lointain de la
modernité, mais un Rimbaud vieilli par suprême
impertinence, et qui ne comprend rien à ce jeune
agité qui lui fait la conversation ; en poursuivant
le dialogue avec les gloires consacrées de la
modernité contemporaine qu'il n'est pas besoin de
vieillir puisqu'ils sont déjà « vieux
» : les gloires modernes qu'on admire, le peintre Bleu
(Picasso), et les écrivains Jean Chippre (Max Jacob)
et le professeur Omme (Paul Valéry), ou le pourtant
jeune Ange Miracle (Jean Cocteau) qui joue
déjà le rôle de repoussoir mondain que
les surréalistes lui donneront très longtemps.
Et il y a enfin les complices, ceux par qui l'aventure est
obligatoirement collective : Breton est Baptiste Ajamais
dans le livre, et Jacques Vaché, l'ami d'André
trouvé mort par « overdose » d'opium en
janvier 1919, est Harry James. Harry James-Vaché est
celui que Baptiste donne en exemple, et comme en reproche,
à Anicet car il est celui qui reste
indifférent à tout. Car il est vrai qu'alors,
Aragon est celui qui n'est indifférent à rien.
Déjà, il se caractérise par
l'extrême souci de l'image qu'il donne, par une soif
de visibilité qu'on peut comprendre comme un moyen de
se voir en étant vu. Mais il faudrait beaucoup
d'audace pour aller voir ici les germes de la rupture future
entre un Aragon futile et un Breton sérieux. Tout
porte à croire que le premier trouve alors largement
son compte dans cette amitié impérieuse. Ils
jouent d'ailleurs ensemble le jeu de l'avant-garde.
Très sérieusement.
Il ne faut pas oublier que lui et ses amis n'ont pas
vingt-cinq ans, qu'ils dépendent largement de leurs
parents sur le plan financier, et qu'ils passent leurs
vacances en famille. Aragon, lui, a repris les études
de médecine auxquelles sa « soeur » et son
« tuteur » tiennent beaucoup. Il s'y tient
jusqu'en janvier 1922, et l'abandon provoque une
tempête familiale. On a beau, après-coup,
trouver cela naturel et se dire que « l'écrivain
» surréaliste pouvait difficilement concilier
ces études et ses activités
littéraires, c'est oublier qu'ils sont rares ceux qui
vivent de leur plume. Avec l'argent, Aragon fut plus tard
d'une grande discrétion. De ses écrits ou de
sa correspondance, émergent cependant ça et
là les souvenirs douloureux de la gêne
financière où se trouvait sa famille à
l'époque de l'enfance, et la souffrance durable du
manque d'argent dans le milieu brillant du Tout-Paris qu'il
fréquente. Et notamment auprès des femmes...
Pour le moment, c'est indirectement Breton qui offre la
solution provisoire : Aragon vient le rejoindre au service
du riche couturier Jacques Doucet qui fait le
mécène auprès des jeunes modernes.
Breton s'occupe des achats artistiques pour la collection de
Doucet, et Aragon le fait profiter de sa jeune et
déjà immense science bibliographique pour les
achats de livres. C'est déjà quelque chose, un
début de solution matérielle, mais c'est
encore fort peu. Après une courte expérience
auprès de Jacques Hebertot, le directeur du
Théâtre des Champs-Elysées qui l'engage
comme secrétaire avant de lui confier la direction
du Paris-Journal qu'il veut relancer, c'est encore
Jacques Doucet qui permettra d'assurer l'intendance en
échange de manuscrits, puis d'une singulière
confession amoureuse où il entre une part de touchant
et malsain voyeurisme de la part du vieil homme qui vit
l'avant-garde par procuration. Il ne faut pas oublier,
enfin, les mensualités ou les versements ponctuels de
Gallimard, qui tirent plus d'une fois le jeune
écrivain de l'embarras. Loin d'être superflus,
ces détails sont au contraire le signe le plus
tangible de ce qu'Aragon est désormais totalement
pris dans le jeu. C'est matériellement qu'il vit, mal
et toujours provisoirement, de son rôle de moderne.
Dès le début, ces
très jeunes gens qui partent à la
conquête de la modernité qu'ils
prétendent incarner, le font donc
sérieusement, en se dotant des structures
indispensable, pour qui veut exister dans l'espace
littéraire. Avec l'argent de Soupault, dont la
famille en a beaucoup, ils ont déjà
lancé Littérature, une « petite
revue littéraire » pour reprendre le terme
consacré, qui n'a certes pas grand chose à
voir avec les « grandes » entreprises que sont
La Revue des deux mondes ou La Revue de Paris,
mais qui n'est pas non plus une simple feuille de parution
hasardeuse. Mensuelle, soignée, classique dans sa
facture, Littérature affiche ses
prétentions en publiant les aînés qui
les ont jusque-là publiés : André Gide,
Paul Valéry, Léon-Paul Fargue, André
Salmon, Max Jacob, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars (dans cet
ordre), figurent au premier numéro de mars 1919. Et
dès le numéro suivant, c'est le coup
d'éclat de la publication des Poésies
d'Isidore Ducasse, comme si Lautréamont
n'était pas assez et qu'il fallait retrouver
derrière le pseudo-comte l'auteur oublié de
ces vers que Breton est allé recopier à la
Bibliothèque Nationale.
Plus encore, avec la revue il y a une nouvelle maison
d'édition, « Au Sans Pareil » que
René Hilsum, encore un ami de Breton, met
bientôt sur pieds. Aragon y publie Feu de joie,
son premier recueil de poésies, dans la collection
intitulée « Littérature » car elle
prolonge directement l'activité de la revue. Hilsum
ouvre aussi une librairie : c'est là que se tient en
juin 1921 l'exposition Max Ernst, le peintre alors le plus
proche des surréalistes.
C'est un lieu commun que de rappeler à quel point les
avant-gardes littéraires et artistiques sont alors
plus proches qu'elles ne l'ont jamais été.
Jeune poète, surréaliste et plus tard
communiste, Aragon ne se départira jamais d'une
extrême attention portée à l'art moderne
qui participe totalement de sa propre quête de la
beauté moderne. À côté de
l'héritage poétique des Rimbaud,
Lautréamont et Apollinaire, qui ont renouvelé
les canons de l'esthétique littéraire, le
cubisme de Braque ou de Picasso est l'objet d'un
véritable culte chez les futurs surréalistes.
Au même titre que le nouveau cinéma, dont
Aragon disait dès 1918 combien il avait à voir
avec l'idée qu'il se faisait de la beauté
moderne.
En préfaçant, en 1930, l'exposition de
collages de la galerie Goemans, il pourra déjà
dresser l'impressionnante galerie des artistes à la
démarche esthétique desquels il s'associe en
déclarant qu'« il appartenait au
surréalisme de faire le point sur le merveilleux en
1930 » (« La Peinture au défi ») :
Braque et Picasso donc, Duchamp et Picabia, Chirico, Derain,
Brancusi et Mirò, Soutine, Ernst bien sûr,
Tanguy, Malkine et Masson, Dali, Man Ray et Arp.
Beaucoup plus qu'à propos de littérature,
c'est d'ailleurs de l'art que vient le choc de la
découverte de Dada.