n écrivant, en 1956 : « j'ai
trébuché sur le seuil atroce de la guerre, et
de la féerie il n'est resté plus rien
», Aragon se conforme tardivement à
l'idée qui veut que de la guerre on ait souffert.
Rien n'autorise à penser que le médecin
auxiliaire Aragon, enterré trois fois par les obus
à Couvrelles en août 1918, n'ait pas
été brutalement heurté par l'horreur
des combats. Lui qui justement, était là pour
constater les blessures. Le contraste est évidemment
frappant entre ce que l'on imagine du « Feu », et
les photos de ces années où les
déjà complices en littérature posent
comme de gentils petits militaires. Celui qui part pour le
front est décrit par la libraire Adrienne Monnier
comme un jeune homme délicat et sensible. Mais il en
va de la guerre comme de l'enfance dont on a vu ce qu'elle
avait de « féerique » : pour savoir ce qu'y
vécut Aragon, on doit s'en tenir à ce qu'il en
dit bien plus tard, et notamment dans le Roman
inachevé. Et le reste, on l'imagine.
Car ensuite, la guerre est devenue tabou pour les jeunes
surréalistes que dégoutte au plus haut
degré le déchaînement de chauvinisme de
ces années-là. On n'en parle pas. Si Aragon
intitule plus tard un poème « Ancien combattant
», il n'y est question que de la période Dada.
En dénigrant le mouvement avec lequel les
surréalistes ont rompu, il montre par la même
occasion en quelle estime il tient l'esprit « ancien
combattant » d'alors : au moment où la France ne
cesse de célébrer le sacrifice de ses glorieux
poilus, pour les surréalistes il ne peut être
d'ancien combattant que ridicule. Et dans le
Traité du style, Aragon ne se prévaut
de ses états de services que pour déclarer
qu'il « conchie l'armée française dans sa
totalité ». Sur la guerre donc, pas un mot.

Théodore
Fraenkel
et le médecin auxiliaire Louis Aragon
Quoi qu'il en soit, c'est avec la guerre, la vraie, pas
celle qui dure depuis 1914 et dont il n'est qu'un
témoin distant, mais la sienne propre, celle qui
commence avec son incorporation le 3 septembre 1917, c'est
avec la guerre donc qu'Aragon entre dans le jeu. Dans le
poème de 1956, il parle d'abord des horreurs avant
d'évoquer les amis et l'entrée en
littérature. Mais sur le moment tout est
mêlé.
C'est déjà militaire mais encore à
Paris, qu'Aragon rencontre en septembre 1917 celui qui va
l'introduire dans le jeu. À l'hôpital militaire
du Val de Grâce, il trouve André Breton et
c'est d'abord entre eux affaire de goûts communs.
Rimbaud d'abord, et aussi Lautréamont, suffisamment
peu connu pour qu'il puisse être à lui seul une
marque de reconnaissance pour les deux apprentis soldats.
Tous les deux se découvrent lecteurs inscrits au
cabinet de Mlle Monnier qui vient d'ouvrir et où l'on
trouve la nouvelle littérature qui les attire, et
tous les deux sont allés voir les Mamelles de
Tirésias d'Apollinaire. Le récit
détaillé de la rencontre est tardif puisqu'il
date de 1967. C'est « Lautréamont et nous
», le grand article qu'Aragon publie dans les
Lettres Françaises un an après la mort de
Breton. Récit tardif donc, enjolivé
peut-être, mais auquel on a envie de croire tant le
tableau est saisissant : Aragon et Breton, dans les couloirs
du « 4e Fièvreux », le service des fous du
Val de Grâce, seuls car il y a une alerte et que les
autres sont descendus à l'abri, dans la nuit
redoublée par l'extinction des feux, hurlant les
Chants de Maldoror au milieu des fous
déchaînés par l'angoisse.
Aragon entre dans le jeu littéraire en mars
1918 en publiant ses premiers textes pendant cette curieuse
période transitoire où il est
déjà soldat mais pas encore combattant.
À la différence d'Aragon, Breton a
déjà publié, et il est introduit dans
le milieu des avant-gardes littéraires et artistiques
que la guerre n'empêche pas de poursuivre ses
activités. La tête pleine de projets, c'est lui
l'animateur du petit groupe auquel il intègre son
nouvel ami. Il l'introduit aussi auprès des
aînés qui dirigent les petites revues, ceux
qu'il faut rencontrer pour accomplir cet acte de naissance
à la vie littéraire : publier. C'est Louis
Delluc qui passe « Charlot sentimental » dans
Le Film, Pierre Reverdy qui publie « Soifs de
l'Ouest » dans Nord-Sud, ou Pierre Albert-Birot
qui dirige SIC, revue à laquelle Aragon donne
pour ce même mois de mars 1918 et sous le titre «
le 24 juin 1917 », un compte-rendu à retardement
des Mamelles de Tirésias d'Apollinaire. Le
poète d'Alcools et de Calligramme,
audacieux, désinvolte et joyeux, est alors pour ces
jeunes gens le modèle d'une poésie totalement
moderne, avec ce qu'elle prolonge de Baudelaire, Rimbaud et
Lautréamont, et ce qu'elle exprime du refus de ce qui
les entoure.
Mais déjà, trois mois après la
naissance littéraire de mars 1918, Aragon est parti
pour le front. Et c'est là que, de loin, il suit les
projets de ses amis restés à Paris, alors que
de son côté, il commence à écrire
le roman d'Anicet. C'est sur la route d'Alsace, aux
tout derniers jours de la guerre qu'Aragon reçoit la
lettre de Breton lui annonçant la mort d'Apollinaire.
La guerre se prolonge, après le 11 novembre, par
l'occupation de la Sarre. Aragon n'est toujours pas
démobilisé, et si l'on en croit, là
encore, les textes tardifs, cette occupation en Allemagne
est à peine moins pénible que l'épreuve
du front. Le Roman inachevé, toujours lui,
réveille le douloureux souvenir d'une Allemagne
traumatisée, triste, grise et affamée, dans la
poésie mise en chanson par Léo Ferré
sous le titre « Est-ce ainsi que les hommes vivent
». Ou encore cette page de la Semaine sainte
où Aragon évoque une confrontation dramatique
entre les soldats français sur le point de tirer sur
des ouvriers en grève. Il y aurait eu là une
sorte de prise de conscience... À Paris, Breton et
Soupault sont déjà lancés dans
l'aventure : ils le tiennent au courant de l'avancée
du projet de revue qu'ils dirigent tous les trois, et lui
font part, à l'occasion d'une permission, de cette
curieuse expérience qu'ils tentent alors des
Champs magnétiques. Ils appellent
surréalisme la technique d'écriture qu'on dira
« automatique » quand l'autre terme aura
désigné le véritable courant
littéraire et artistique dont ils commence à
peine à poser les premiers jalons.