Les cartes sont
singulièrement brouillées pour l'Aragon
d'« avant le jeu ». Il subit l'apesanteur sociale
du fils illégitime que l'on fait passer pour le
frère de sa mère. Dès lors qu'avec la
Grande Guerre, il quitte le milieu trouble des origines pour
entrer dans le jeu public de la littérature, il part
à la recherche des règles qui lui manquent.
Toute la période de l'entre-deux-guerres peut
être considérée comme une recherche des
contraintes qu'il lui faut bien trouver puisqu'il n'en
hérite pas. Pour trouver sa place, il doit se
construire un rôle.
Aragon commence le jeu par une table rase, comme pour
évacuer ce qu'il n'est pas en mesure de
posséder en propre, l'impossible héritage
familial. Il coupe les ponts en communiant dans
l'intransigeance de la révolte et l'absolu de la
modernité esthétique. Au sein du groupe
surréaliste, puis du parti communiste, il trouve les
fidélités contraignantes dont il a besoin
pour jouer.
Après la Seconde Guerre Mondiale, les cartes sont
distribuées et l'écrivain se trouve
désormais jeté en pleine lumière. C'est
au jeu avec les contraintes, redoublées par le
passé déjà accumulé, que le
virtuose peut s'adonner. Avec un bonheur inégal,
selon les circonstances.
'où vient-il qu'Aragon inspire
d'abord l'impression d'une inquiétante aisance ?
L'extraordinaire facilité d'écriture dont
témoignent à la fois l'abondance des textes,
les manuscrits de cet écrivain et les témoins
de sa vie, a forgé l'image d'un virtuose. Ceux qui
l'ont croisé en société font aussi le
portrait d'un séducteur, monopolisant la parole et
les regards, et ils rapportent cette curieuse manie qu'il
avait de chercher en permanence son image dans les miroirs,
comme pour vérifier ce que les autres voyaient de
lui. Dans La Mise à mort, le « roman
» de 1965, Anthoine, qui est aussi Alfred et
peut-être encore un autre, souffre d'avoir perdu
l'image que ne lui rendent plus les miroirs. Il aime
Fougère qui est aussi Ingeborg... Inquiétant,
insaisissable, déroutant, Aragon fait naître,
chez qui le regarde, le malaise que génère
celui qu'on ne sait pas situer. Et ce malaise est accru par
le fait que loin d'être gauche, maladroit, comme
celui qui n'est pas à sa place, Aragon occupe au
contraire toutes les places et tous les rôles à
la perfection. De là l'aisance du virtuose, et de
là aussi le soupçon qu'elle fait naître.
L'habile encourt toujours le risque d'être
perçu comme faux, de dissimuler, de tricher.
Aragon est le joueur qui joue trop bien pour se conformer
à la première règle du jeu : faire
oublier les règles et les rendre implicites. Avec
lui, au contraire, on est sans cesse tenté de
rappeler les règles et de chercher l'imposture. La
vie et l'oeuvre d'Aragon peuvent être lues comme une
alternance entre les périodes où il est le
maître d'échecs qui joue plusieurs parties
simultanées, faisant ainsi converger vers lui tous
les regards et l'admiration, et les périodes
où il participe à un concours de bridge au
cours duquel il ne cesse de passer d'une table à
l'autre, provoquant partout l'indignation et les sourcils
froncés. Il est celui qui ne tient pas en place.
Au risque de paraître grossier aux yeux de ceux qui
crient à la vulgarité de toute explication, on
soutiendra ici l'évidence du rôle joué
par les origines dans cette trajectoire. Pour l'Aragon
d'« avant le jeu », les cartes sont
singulièrement brouillées. Il subit
l'apesanteur sociale du fils illégitime que l'on fait
passer pour le frère de sa mère. Dès
lors qu'avec la Grande Guerre, il quitte le milieu trouble
des origines pour entrer dans le jeu public de la
littérature, il part à la recherche des
règles qui lui manquent. Toute la période de
l'entre-deux-guerres peut être
considérée comme une recherche des contraintes
qu'il lui faut bien trouver puisqu'il n'en hérite
pas. Pour trouver sa place, il doit se construire un
rôle.
Aragon commence le jeu par une table rase, comme pour
évacuer ce qu'il n'est pas en mesure de
posséder en propre, l'impossible héritage
familial. Il coupe les ponts en communiant dans
l'intransigeance de la révolte et l'absolu de la
modernité esthétique. Au sein du groupe
surréaliste, puis du parti communiste, il trouve les
fidélités contraignantes dont il a besoin pour
jouer.
Après la Seconde Guerre Mondiale, les cartes sont
distribuées et l'écrivain se trouve
désormais jeté en pleine lumière. C'est
au jeu avec les contraintes, redoublées par le
passé déjà accumulé, que le
virtuose peut s'adonner. Avec un bonheur inégal,
selon les circonstances.