Cent affiches racontent cent livres pour trente ans.
Romans mode d'emploi 1968-1983-1998 est un projet de quatre expositions.
Le principe qui organise les affiches permet toutefois d'associer n'importe laquelle de la première
livraison à tout autre des livraisons suivantes. Les panneaux (formats à
l'italienne, 68 x 92 cm) sont à disposer sur deux niveaux ; en haut les bleus et les
rouges, en bas les verts et les jaunes. Entre le haut et le bas, une rupture chronologique :
1983.
Par ailleurs des affiches thématiques (92 x 138 cm) « transversales », (Les
prix littéraires par exemple), ponctueront sur toute la hauteur la disposition.
L'opinion commune (et les journaux d'outre-Atlantique)
professe volontiers que la littérature
française « n'est plus ce qu'elle
était ». Cette exposition vise à
administrer la preuve du contraire. Et qu'à
défaut de « grands écrivains
» à l'ancienne, sur le modèle
d'un XIXe siècle
éternellement maintenu, l'exception
littéraire française (qui existe
au fond depuis la Pléiade) est toujours
vivante dans ses métamorphoses. Ce sont
elles justement qu'il s'agit d'expliquer...
Qu'advient-il de 1968 à aujourd'hui,
après le Nouveau Roman qui traverse alors sa
grande phase formaliste ? Plutôt que
d'aligner la liste des auteurs ou pire des
générations censées se
bousculer au portillon de l'histoire, Romans
mode d'emploi choisit de partir du champ
littéraire tout entier, de cet
espace-temps qui se déploie de 1968 à
1998 et de le traiter comme un puzzle - en droit
infini, provisoirement arrêté à
cent pièces : cent affiches racontent
cent livres pour trente ans. Champ, puzzle : on aura reconnu là des
références à Pierre Bourdieu (Les Règles de l'art)
et Georges Perec (La Vie mode d'emploi). On pourrait
mieux encore, décrire l'intention de cette
exposition en citant Roland Barthes (Le
Degré zéro de l'écriture)
et Julien Gracq (Préférences)
qui pensent le mouvement des uvres dans
le champ magnétique de leurs
attractions et répulsions
réciproques : « Les
lecteurs lisent avec plaisir à la fois les
ouvrages critiques de M. Blanchot qui annoncent
l'Apocalypse et les romans de Mme Sagan qui ne la
manifestent pas (...) ».
Rouge, bleu, vert, jaune :
ce puzzle de cent affiches est plus largement divisé
en quatre zones que symbolisent quatre couleurs.
Nouveautés et Traditions (notez bien
les pluriels) 1968-1983,
Nouveautés et Traditions 1983-1998.
Dans la première partie, les
Nouveautés (rouge) l'emportent sur les
Traditions (bleu), les avant-gardes orientent toute
la littérature ; dans la seconde les
Traditions (vert) ont pris le dessus,
l'Académie française par exemple
redevient désirable. De 1968 à 1998,
nous sommes passés du « commencement de
la fin des avant-gardes » à une
complexe hégémonie de « la
société du spectacle » et
à de nouveaux clivages qui renouent
peut-être, en deçà des combats
du Nouveau Roman, avec ceux de l'immédiat
après-guerre, via la « fin des
avant-gardes »... éclatante en
1983 (Femmes et les métamorphoses de
Philippe Sollers - on peut citer aussi les
événements contemporains que furent
la mort prématurée de Georges Perec
en 1982 et les couronnements de Claude Simon, Nobel
1985, et Marguerite Duras, Goncourt 1984). Deux
précisions encore : dans Romans mode
d'emploi, on rencontrera Marcel Proust ou
Louis-Ferdinand Céline, Antonin Artaud ou
Emmanuel Bove, Pierre Drieu la Rochelle ou Milan
Kundera, autrement dit des auteurs qui
n'appartiennent pas à la période ou
à la France. La temporalité de la
littérature n'est en effet pas celle du
calendrier, pas plus que la question des
frontières n'y est celle du droit
international. Les écrivains ne cessent de
réinventer leurs précurseurs, les
étrangers deviennent français sans
changer de langue. D'autre part, dix affiches
diagonales concernant la vie littéraire ou
des thèmes (l'Autobiographie, les Prix, la
Pléiade, la Télévision, les
« petits éditeurs », la Prose des
poètes, l'Écriture des philosophes,
etc) bordent le puzzle et l'étayent à
la fois. Chaque affiche comporte une
présentation du livre auquel elle est
consacrée, une page - si possible la
première - et une iconographie,
inédite le plus souvent, qui renvoie
à la réception de l'uvre
et aux autres affiches : chacune est à
la fois autonome et connectée à
toutes les autres
ce qui devrait permettre
aux bibliothèques, aux universités et
aux instituts de les utiliser une à une, en
série ou en bloc pour une animation ou un
cours. L'exposition Romans mode d'emploi est
conçue pour donner à ses utilisateurs
une liberté maximale.
Jean-Pierre Salgas