Introduction

AVANT-PROPOS

Le design, question de définition
Design, " le mot a bien voyagé, de revues de mode en conversations détendues, sorte de pin's sémantique (…). Voulant tout dire il ne dit plus rien ". François Barré (1) a parfaitement résumé le problème que constitue, en France, patrie des arts décoratifs et des ingénieurs, la définition même du terme. Non seulement son introduction dans notre langue est-elle récente - on la situe aux alentours de 1965 sous la plume du journaliste Gilles de Bure -, mais elle a suscité de nombreux débats. Ainsi, accepté par l'Académie Française en 1971, " design " continue à être controversé par les linguistes et les pouvoirs publics durant plus de vingt ans. Les premiers proposent de le remplacer par " esthétique industrielle " ou " stylisme ", les seconds par " stylique " (Journal Officiel, 1983). Dans les années 1990, Jacques Toubon, alors ministre de la Culture, est revenu à la charge bien que l'usage ait montré que " stylique " avait fait faillite. A cette confusion, la presse n'est pas étrangère. Non seulement s'est-elle surtout intéressée au mobilier et objets du quotidien mais elle a aussi véhiculé, depuis les années 1960, l'idée que design et style sont synonymes : le " style design " comme gage de contemporanéité, définition reprise par les dictionnaires usuels.

Si la question de langage est si importante, c'est qu'elle cache une réelle difficulté à cerner la réalité du design.
Le mot désigne en effet des domaines d'activités et des pratiques variés ayant pour dénominateur commun de façonner notre environnement privé et collectif, " de la petite cuillère à la ville ". Ainsi peut être qualifié de designer celui qui conçoit une mise en page, une affiche, un logo, celui qui dessine des motifs textiles, celui qui conçoit une machine-outil, un biberon, du mobilier urbain ou un réfrigérateur, celui qui imagine un emballage, celui qui réalise un aménagement de magasin. En revanche, l'activité de chacun relève respectivement du graphisme, du design textile, du design produit ou design industriel, du packaging et de l'architecture commerciale. Par ailleurs être designer n'implique pas une manière unique d'exercer son métier : il existe en effet des designers qui travaillent au sein d'agences, d'autres qui appartiennent à une équipe intégrée à une entreprise et ceux qui pratiquent leur métier en indépendants. Ces derniers peuvent mener de front diverses activités telles que répondre à une commande industrielle, développer un travail personnel se traduisant souvent par une pièce unique ou de petite série pour un éditeur ou une galerie, répondre à la demande d'une Manufacture nationale, concourir au sein d'une équipe pluridisciplinaire à la réalisation d'un chantier spécifique - la création d'un mobilier signalétique pour le parc régional de la haute vallée de Chevreuse a réuni en 2000/2001 le designer de mobilier Éric Jourdan et le graphiste Denis Coueignoux . Sans doute l'époque se caractérise-t-elle par le fait que les contextes d'interventions semblent de plus en plus ouverts pour les designers. On constate aisément qu'aujourd'hui l'éternel débat entre arts décoratifs, arts appliqués et design, production industrielle, petite série ou pièce unique n'est pas signifiant.
Cette Chronique de l'AFAA, sans prétendre à l'exhaustivité, entend donner un panorama du design français aujourd'hui qui touche aux produits, au packaging, à l'architecture commerciale. Ont été volontairement exclus les champs du graphisme et du design textile qui méritent chacun un ouvrage à part entière.

(1) Extrait de l'avant-propos, " Le design en question " in Design, miroir du siècle, coéd. APCI/Flammarion, Paris, 1993.

A signaler : Chronique de l'AFAA n° 2, Le Design en France (1994), par l'APCI (épuisé).

État des lieux du design français contemporain

Au cours de ces vingt dernières années, le design a suscité un intérêt général touchant aussi bien sa médiatisation, son enseignement que son développement, qui ne s'est depuis lors pas démenti.

L'implication de l'État
A partir des années 1980, l'État s'est particulièrement investi dans le soutien et la promotion de ce champ de la création contemporaine. Au delà de la mission relative aux échanges artistiques internationaux de l'Association française d'action artistique (allocations de séjour à l'étranger, aide à la circulation d'expositions hors de France, édition d'ouvrages), cela s'est traduit par la création, en 1982, de la Délégation aux arts plastiques (Dap). Dépendante du ministère de la Culture, celle-ci est depuis chargée de définir et de mettre en œuvre la politique de l'État dans le domaine de la création tant en matière d'aide (Fonds d'incitation à la création), de diffusion (commande publique, 1%, Fonds national d'art contemporain) que d'enseignement. C'est ainsi que voit le jour en 1982 l'École nationale supérieure de création industrielle (Ensci-Les Ateliers) et que les écoles des Beaux-arts, au cours de la deuxième moitié des années 1980, mettent en place un département "Design" succédant à celui d'"environnement ". Par ailleurs, le FNAC se dote en 1981 d'une commission d'achat en "arts décoratifs, métiers d'art et création industrielle", témoignant ainsi d'un intérêt nouveau pour la création dans le cadre de l'environnement quotidien. Enfin, l'Agence pour la promotion de la création industrielle (APCI), association loi 1901 créée en 1983, est subventionnée par l'État et accueillie au sein de l'Ensci-Les Ateliers (jusqu'en 1993).

Une nouvelle visibilité du design
En parallèle, les musées témoignent de ce regain d'appétit pour le design.
Le Centre de création industrielle (CCI) au Centre Pompidou organise des expositions importantes tout au long de la décennie dont "Nouvelles tendances" (1987), "Design français 1960-1990 : trois décennies" (1988). Le musée des Arts décoratifs de Paris inaugure en 1985 de nouvelles salles dédiées uniquement à la création moderne (à partir de 1930) et contemporaine. En province, l'association Caravelle, initiée par les membres du groupe de design lyonnais Totem, inaugure la première quadriennale internationale de design en 1986. C'est un véritable événement qui propose pas moins de 5 manifestations à Lyon et dans sa région. Par ailleurs, apparaissent dans la capitale des galeries dédiées au design : En attendant les barbares, la galerie Yves Gastou qui présente la création étrangère - Ron Arad, Shiro Kuramata, Ettore Sottsass... - , la galerie de Nestor Perkal, qui contribue de son côté à diffuser les créations du célèbre groupe italien Memphis, Néotu. Cette dernière, disparue récemment (2001), a pendant plus de quinze ans joué un rôle majeur dans la visibilité des jeunes designers hexagonaux. Fondée par Pierre Staudenmeyer, elle a fait, entre autres, connaître François Bauchet, Kristian Gavoille, Éric Jourdan, Martin Szekely et plus récemment Olivier Peyricot et Xavier Moulin. Cette période marque également les débuts de l'activité du VIA (Valorisation pour l'innovation dans l'ameublement) créé en 1979 par le Comité de Développement des Industries Françaises de l'Ameublement (CODIFA) avec le soutien du ministère de l'Industrie. Cette association loi 1901 a pour vocation de valoriser et de promouvoir la création française dans le secteur de l'ameublement, en France et à l'étranger. Elle finance notamment des prototypes qui sont exposés en diverses occasions, notamment les salons du meuble de Paris et Milan, et organise régulièrement des expositions. Autre type d'aide, celui de la Bourse Agora créée en 1983 par Claude Levy-Soussan pour soutenir un projet de jeune talent (moins de 35 ans). Enfin, non seulement la presse magazine et les quotidiens - comment ne pas évoquer la formidable chronique hebdomadaire de Pascaline Cuvelier, "Glose de styles", dans Libération ! -, publient "du design" mais c'est aussi l'époque où sort le premier magazine français spécialisé, Intramuros, lancé par Chantal Hamaide (1985).


Un oubli
Cependant, il faut ici noter qu'en dépit d'un réel investissement de l'État, d'initiatives privées non négligeables et d'un réel impact médiatique, le terme de "design" recouvre essentiellement un secteur parmi d'autres, celui du mobilier et plus largement des accessoires et objets pour la maison. Ce fait est d'autant plus paradoxal que, à quelques exceptions près dont Roset (Ligne Roset et Cinna) et dans une moindre mesure Artelano, l'industrie française du meuble ne s'est jamais lancée avec ferveur dans la création contemporaine. Cette situation perdure aujourd'hui.
Tout comme l'oubli médiatique du design industriel ou de produits, du packaging, de l'architecture commerciale, de l'identité visuelle peu mis en valeur. Ainsi, en dehors de la presse économique, il est rarement question des agences de design, acteurs pourtant essentiels, qui œuvrent dans les secteurs cités précédemment. Celles-ci se divisent, schématiquement, en deux groupes, les agences de design de produits qui dépassent rarement une dizaine de salariés et les grandes structures, plus rares en France, qui dépassent la centaine de designers telles Dragon Rouge (170 personnes en France, 260 au total dans le monde) ou Carré Noir (110 personnes en France).


Les années 1990 marquent le pas
La décennie s'ouvre sur une période en demi-teinte, situation qui n'est d'ailleurs pas propre à la France. Sans doute l'actualité, en particulier la guerre du Golfe qui "inaugure" la dernière décennie du XXe siècle, n'y est-elle pas étrangère. Dans l'hexagone, tout se passe comme si l'on voulait clore une période (un siècle ?) : le design est essentiellement médiatisé à travers les deux dernières grandes manifestations qui lui ont été consacrées à ce jour. La première en province, Caravelles 2, seconde et dernière quadriennale internationale de design (1991) ; la seconde à Paris, "Design, miroir du siècle", ambitieuse rétrospective historique initiée par le ministère de la Culture (Grand Palais, 1993). La naissance de la collection de design du MNAM-CCI (1992) vient renforcer cette impression. En matière de politique design, la seule nouveauté est la création en 1994, en remplacement de l'APCI, du Design-Promotion-Information (DPI) - rebaptisé [dizajn] depuis janvier 2000. Abrité au sein de l'Ensci-Les Ateliers, ce nouvel organisme a pour outil le plus visible la revue [dizajn]. Du côté des musées, une situation paradoxale a peu à peu vu le jour. Les trois principales collections muséales de design françaises, celles du Centre Pompidou, du musée des Arts décoratifs de Paris et du musée d'Art moderne de Saint-Étienne n'offrent guère de visibilité : la première en raison d'un accrochage restreint, la deuxième pour cause de travaux de rénovation, la troisième en raison d'une présentation épisodique. Et les grandes expositions manquent à l'appel.
En parallèle, un certain nombre de musées de province ont manifesté un intérêt nouveau pour le design contemporain qu'ils ont inclus dans leur présentation grâce, le plus souvent, à des dépôts du FNAC, ce dernier rassemblant une importante collection de design.


Design intégré et agences
Les années 1990 sont cependant marquées par une évolution sensible du design dit intégré, qui ne concerne plus seulement les grands groupes industriels mais aussi les PME-PMI tels les équipementiers automobiles - Valeo, Faurecia, Trèves… - ou le monde de la distribution - Auchan, Décathlon... Ce dernier a ainsi constitué une direction du design en 2001. Par ailleurs, dans les grandes entreprises, la reconnaissance des designers est plus importante. Ce mouvement, qui s'inscrit dans une stratégie de conquête des marchés internationaux, se matérialise par le regroupement des équipes de design intégré. Ainsi, pour citer un exemple récent, Thomson Multimédia a enclenché en 2001 le rapprochement de ses deux centres de design, l'un européen (Paris), l'autre américain (Indianapolis) en nommant le responsable design pour l'Europe, directeur au niveau mondial. Le regroupement des créatifs peut aussi aller jusqu'à la création d'un bâtiment autonome. C'est le cas notamment chez Renault - un pionnier - ou Salomon. Le rôle des designers a également évolué avec le développement de la prospective. Ils sont actuellement appelés à réfléchir à l'avenir des grandes entreprises, à l'innovation. Pour preuve, la création chez Décathlon d'un département de "design avancé" (advanced design) ou chez Thomson Multimédia d'une cellule de design stratégique. Pour preuve encore l'apparition de produits concepts dans des secteurs autres que celui de l'automobile tels l'électroménager (Moulinex), le luxe (Vuitton), les systèmes de diffusion de l'image et du son (Thomson Multimédia). Autre indicateur non négligeable de l'avancée du design en entreprise, la multiplication des concours auprès des étudiants et des professionnels : ceux-ci sont organisés aussi bien par des groupes que des PME-PMI telles que Le Creuset, les entreprises du luxe regroupées au sein du Comité Colbert, les fabricants réunis au sein des Lunetiers du Jura. Le marché de l'emploi est devenu international et les salaires ont, jusqu'en 2001, eu tendance à augmenter sous la pression du secteur automobile qui demeure un leader incontesté en matière de design intégré. Du côté des agences de design, les années 1990 ont vu les plus importantes en terme de salariés - exception faite de Dragon Rouge - passer sous la coupe de groupes de communication français ou anglo-saxons, manière de s'adapter aux stratégies des grandes marques qui sont leurs clients. Tout comme les entreprises, les agences s'ajustent vis-à-vis de la mondialisation..

Les années 2000…
Si Néotu reste, au cours des années 1990, une référence et continu d'exposer le travail de François Bauchet, Martin Szekely ou encore Garouste & Bonetti, la galerie n'est plus un découvreur de talents comme à ses débuts. Seul le travail de Philippe Starck, grand "marketer" de sa propre image, semble retenir les attentions.
La génération montante, celle des Biecher, Bouroullec, Crasset, Colucci, Jouin, Massaud, Radi designers, Ruyant etc. n'émerge qu'au cours de la deuxième moitié de la décennie, époque où, à nouveau, les médias - d'abord la presse magazine et quotidienne puis très récemment la télévision et la radio - redécouvrent le design et les designers… de mobilier et d'accessoires pour la maison. Ils sont aidés en cela par le renouveau du vivier créatif et de nouvelles initiatives : l'accent mis sur le secteur contemporain au Salon du Meuble de Paris à partir de 1996 puis l'apparition d'un concurrent direct, NOW, dans le cadre du Salon Maison & Objet, la mise en place par des distributeurs et fabricants d'un parcours design à Paris, le Designer's Days, l'ouverture récente dans la capitale de show rooms de prestigieux fabricants italiens de mobilier - Kartell, Cappellini, Matteograssi - et de luminaire - Arteluce, la tenue depuis 1998 de la Biennale internationale de design de Saint-Étienne et l'apparition de nouvelles galeries - de/di/bY, Kreo, Peyroulet & Cie...
A noter également, que dans cette deuxième moitié des années 1990, apparaît une nouvelle revue spécialisée, Étapes Graphiques, devenue depuis Étapes tout court. Cependant, tout cela reste, dans une certaine mesure, de la poudre aux yeux. Car, en dépit des efforts déployés par les pouvoirs publics et les énergies individuelles, le design demeure un secteur d'activité encore méconnu du grand public. Sans doute faut-il ici tenir compte de deux états de fait. L'un, déjà évoqué, est que le design englobe un grand nombre de pratiques et de métiers différents - graphisme, design de produits, design textile, packaging… - dont n'est valorisé qu'un petit secteur, celui du meuble et des objets du quotidien. Le second, encore une fois paradoxal, est que son omniprésence le rend plus flou, plus difficile à (dis)cerner. Il n'en est pas moins vrai que les designers français semblent, en ce début de XXIe siècle, avoir une place sur le marché international. On en veut pour preuve leur présence de plus en plus notable au grand rendez-vous annuel qu'est le Salon international du meuble de Milan et l'évolution du design intégré dans les entreprises. Mais beaucoup reste à faire, en particulier dans le domaine de l'édition et de la diffusion du design.



Chroniques de l'AFAA
N° 32 - Le Design en France